Tout en jetant un regard à la pendule, Emmy poussa un
profond soupir d’ennui. À cette heure, elle aurait
dû être étendue sur la plage de la Salice
à Antibes, au soleil, en train de papoter avec ses amis,
pour profiter de ses dernières vacances
d’étudiante… Au lieu de cela, elle se
morfondait dans un cabinet de notaire perdu au fin fond de Lyon, et
sans savoir pourquoi !

Mademoiselle Emilie Coulonges? Entrez, je vous
prie!»
Emmy pénétra dans le bureau en suivant le petit
homme replet et s’assit dans le fauteuil
réservé aux visiteurs. Décidément,
comme la salle d’attente, la petite pièce
poussiéreuse appelait les pensées moroses. Comme le
notaire face à elle rassemblait quelques papiers, elle
s’irrita.
«Dites, vous ne m’avez pas fait quitter la côte
d’Azur en urgence pour que je vous admire travailler, si?
Qu’avez-vous de si urgent à me communiquer qui ne
puisse l’être par téléphone?»
Le notaire s’autorisa un discret sourire devant
l’impatience de la jeune femme.
«Vous êtes la dernière héritière
des barons de Marcigny, mademoiselle Coulonges. Et vu votre
caractère, la digne descendante de votre
arrière-grand-père!»
Emmy écarquilla les yeux.
«L’héritière de qui?
- Du baron François-Marie de Marcigny. Le grand-père
de votre mère. Il est décédé il y a
trois mois, et vous êtes sa seule
héritière.
- J’ignorais que ma mère avait encore de la famille,
vous êtes sûr de ne pas faire d’erreur?
- Sûr et certain, mademoiselle. Votre mère a rompu
tout lien avec sa famille suite à… un
différend dont je ne connais pas la nature exacte. Mais le
baron ne l’a jamais perdue de vue, lui. Il était
d’ailleurs présent aux obsèques de vos parents,
il y a cinq ans.»
Emilie sursauta, la gorge serrée.
«Mais pourquoi n’est-il pas venu se présenter?
J’étais seule ce jour-là…»
Le notaire haussa les épaules.
«Parlons de l’héritage, si vous le
voulez-bien.
- De quoi s’agit-il exactement? s’enquit-elle, un peu
inquiète.
- Tout d’abord, un manoir dans la Loire, dans un village
à une trente kilomètres de Roanne, quelques avoirs
financiers puis un bijou. Ce pendentif ne fait d’ailleurs pas
partie de l’héritage, c’est un cadeau qui passe
hors succession, et quelle que soit votre décision sur le
reste de l’héritage, il est à vous.
- Un manoir? souffla la jeune femme. Mais c’est impossible!
Et puis, je ne pourrais jamais l’entretenir… Sans
parler des frais de succession, des
impôts…»
Le notaire hocha la tête. Son client avait bien
prévu les réactions de son
héritière.
«Parlons aussi des avoirs financiers: votre grand-père
est issu d’une très riche famille, et il a
suffisamment bien géré sa fortune pour
qu’après que la succession soit réglée,
vous puissiez faire face à tous ces problèmes pendant
un certain temps…
- Un certain temps… Non, c’est trop beau pour
être vrai!
- La seule condition est que vous viviez dans ce manoir pendant
plus d’un an. Et ce n’est pas un piège: votre
grand-père aimait le confort moderne! De plus, il avait
transformé une partie de la demeure pour faire des chambres
d’hôtes, ce qui lui permettait de payer
l’entretien du domaine sans entamer le capital dont je vous
ai parlé… Regardez-donc!»
Emmy tendit la main vers le dépliant et
écarquilla les yeux devant la demeure.
[center][img]http://img371.imageshack.us/img371/8168/nouvelle2copievr8.jpg[/img][/center]
«Comment pourrais-je refuser un tel héritage?
Mais… Il s’occupait de tout? Quel âge
avait-il?
- Il est mort à quatre-vingt dix ans, mademoiselle ! Un
couple de gérants s’occupe du gîte. Vous pourrez
contacter l’expert comptable qui s’occupe de la
gestion. Mais prenez le cadeau du baron.»
La jeune femme ouvrit avec émotion
l’écrin en bois verni et poussa un soupir devant le
pendentif en or, formé d’une rosace finement
ciselée et d’une améthyste en son centre.
Lorsqu’elle posa la main dessus, elle ressentit une
étrange impression de chaleur.
«Aidez-nous!»
La voix grave mais lointaine fit sursauter Emilie qui regarda
fixement le notaire.
«Vous avez entendu?
- Entendu quoi, mademoiselle?
- Cette voix étrange! Qui disait "aidez-nous"?
- Non mademoiselle. Je n’ai rien entendu. Alors, que
décidez-vous?»
Emmy reposa le pendentif dans son écrin et hocha la
tête. Elle avait l’impression que ses soucis de
logement venaient de s’évanouir dans la nature!
«J’accepte. Quand puis-je m’installer?
- Dès que vous le souhaitez!»
***
La petite voiture
pénétra dans le parc et suivit la longue allée
avant de se garer dans le parking du gîte. Emilie en sortit
et regarda tout autour d’elle, désorientée.

«Bonjour! Puis-je vous aider? Vous souhaitez louer une
chambre?»
Elle se retourna pour voir sortir de la demeure une dame un
peu âgée qui s’avançait vers elle.
«Bonjour madame… En fait… Je suis
Emilie…
- La fille de Cécilia! s’exclama la femme l’air
réjoui. Entrez ma petite! Maître Hévrard
m’a prévenue que vous arriviez aujourd’hui! Je
vous ai tout préparé… Je suis Louise Joubeau,
la gérante, et mon mari Henri doit revenir ce soir…
C’est lui qui s’occupe des jardins et du potager!
- Vous connaissiez ma mère?
- Bien sûr! Elle a grandi ici! Elle ne vous en a jamais
parlé?»
Comme Emmy secouait la tête, Louise Joubeau poussa un
grand soupir.
«Allons, venez, je vous emmène chez vous! Ici,
c’est pour les touristes! Ce n’est pas que ce soit mal,
mais… Tout est équipé pour que vous puissiez
vivre indépendamment de nous, mais votre place est toujours
réservée à notre table si vous le
voulez!»
Emilie écouta distraitement le bavardage amical de la
bonne femme, se sentant emplie à la fois de bonheur et de
crainte en visitant la demeure qui n’avait rien
d’effrayant ni de sinistre. Elle s’installa dans
la chambre qui avait accueilli sa mère dans son enfance et
déballa ses affaires avant d’appeler ses amis pour
leur confirmer qu’elle ne redescendrait pas à Antibes.
Mais elle n’osa pas leur parler de sa nouvelle demeure, ayant
envie de la garder pour elle seule quelque temps encore. Et puis
elle voulait tout savoir de cette famille à laquelle elle
appartenait. Elle sortit le pendentif et le caressa
doucement.
«Aidez-nous!»

Elle se retourna brusquement, mais la chambre était vide.
Elle sentit ses jambes se dérober sous elle et
s’effondra sur le lit, le cœur battant. Elle resta
allongée quelques minutes avant de se secouer.
«Un fantôme? N’importe quoi!
s’exclama-t-elle tout haut. Je frôle
l’hypoglycémie, voilà tout!»
Elle rangea soigneusement son pendentif avant de redescendre
se régaler du repas préparé par Louise. Le
mari de celle-ci sembla soulagé en la
découvrant.
«Henri était sûr que vous refuseriez de venir!
expliqua la gérante.
- Pourquoi refuserai-je un tel paradis? s’étonna
Emmy.
- Votre mère ne vous a rien dit…
- Tais-toi, Henri! Cela ne nous regarde pas! coupa Louise
d’un air fâché. Un peu de tarte,
Emilie?»
La jeune femme laissa la cuisinière la servir
généreusement tout en se promettant d’avoir une
conversation sérieuse avec son mari très
rapidement.
Dès le lendemain, elle le retrouva au fond du potager,
en train de ramasser des haricots. Sans un mot, elle
s’installa dans la rangée d’à
côté et commença à l’aider.
Lorsqu’ils eurent terminé, il se redressa en se tenant
les reins et lui sourit.
«Votre mère venait toujours m’aider quand elle
était petite, elle aussi. Elle aimait tellement cet
endroit!
- Pourquoi ma mère a-t-elle coupé les ponts avec son
grand-père alors?»
Le jardinier soupira, jeta un coup d’œil vers la
cuisine de sa femme et s’assit sur le banc.
«Assieds-toi, petite! j’espère que ça ne
te gêne pas, que je te tutoie, mais tu ressembles tellement
à ta mère, que j’ai l’impression de la
retrouver. On a eu tant de peine quand on a appris cet
accident… Enfin, elle a vécu heureuse, hein?
- Très heureuse avec mon père, je crois… Mais
que s’est-il passé?
- J’espère que ça ne te fera pas fuir, mais si
tu es là, c’est qu’elle ne t’a rien dit.
Elle n’a pas eu le temps… Toutes les femmes qui
héritent d’ici finissent folles… La mère
du vieux baron s’est suicidée, ta grand-mère
est morte dans un asile d’aliénés… Et ce
n’est que la fin d’une longue série…

- C’est une plaisanterie! Et c’est pour ça
que ma mère est partie?
- Parce que le vieux baron a voulu lui transmettre
l’héritage à la mort de Blanche, ta
grand-mère. Il disait qu’elle avait la force
d’esprit de vaincre la malédiction… Ta
mère a refusé de rester au manoir, elle est partie
faire des études et n’est jamais revenue.
- C’est quoi, cette malédiction?
- Une voix qu’elles entendaient apparemment… Zut!
Voilà Louise! Pas un mot de tout ça, promis?
- Promis…»
Anxieuse, Emilie partit se promener vers le petit bois qui
jouxtait la propriété. Toute cette histoire lui
aurait semblé être un tissu d’âneries si
elle n’avait déjà entendu cette fameuse
voix… Elle s’allongea dans l’herbe et ferma les
yeux quelques instants.
***
«Hé ho!
Réveillez-vous! Tout va bien?»
Emilie ouvrit les yeux et se redressa avec difficulté
sur les coudes.
«Oups! Je crois bien que je me suis endormie!
murmura-t-elle.
- Et sur ma propriété! fit la voix masculine rieuse
derrière elle. Quel joli tableau d’ailleurs!
»

Elle secoua la tête, l’esprit encore engourdi et
observa avec attention l’inconnu qui lui souriait d’un
air charmeur, adossé contre un arbre. L’homme
n’avait sans doute pas plus d’une trentaine
d’années et ses yeux pétillaient de malice. Il
s’avança en lui tendant la main et elle la prit pour
se relever.
«Marc Masevaux, j’ai passé
l’inspection?
- Tout à fait! rétorqua-t-elle avec amusement. Vous
n’avez pas l’air d’un croque-mitaine. Je suis
Emilie Coulonges, je faisais le tour de ma nouvelle
demeure…
- Nous sommes donc voisins! Vous êtes
l’héritière?
- Et je n’ai pas peur des fantômes!
- On vous a donc raconté la malédiction? Et vous
n’avez pas fui?»
Emilie éclata de rire.
«En fait, on m’en parlé après que
j’ai accepté de venir habiter ici…
C’était trop tard, non?
- En tout cas, si vous voyez un revenant, faites moi signe! Je suis
historien médiéviste, et j’aurai des tas de
questions à lui poser! Bref! J’étais venu
porter "ça" à la vieille Louise… fit-il en
désignant un panier de champignons.
- Je lui donnerai si vous voulez! proposa Emmy, et Marc accepta
d’un air soulagé.
- Merci beaucoup, aujourd’hui je suis très
pressé, je dois ramener mes nièces à la gare.
Elles ont quatorze et seize ans et m’en font voir de toutes
les couleurs! Mais à très bientôt, jolie
voisine!»
Il disparut dans le bois et Emilie secoua la tête: un
héritage, une malédiction et un voisin
charmeur… Ça faisait beaucoup, quand même!
***