Les deux premières semaines de vacances d’Emilie se
déroulèrent à toute allure avec toutes les
démarches administratives à accomplir et son
emménagement définitif. Marc était revenu la
voir le soir-même pour l’inviter à dîner
et elle avait accepté. Ils se voyaient presque tous les
jours et Emilie avait l’impression de flotter sur un petit
nuage.
Pourtant, dès qu’elle s’installait
tranquillement dans sa chambre le soir, un étrange
phénomène la poussait à ouvrir le coffret du
pendentif et dès qu’elle l’effleurait, il se
réchauffait, et la voix lointaine se faisait entendre. Son
esprit cartésien se révoltait contre cette
idée, mais elle décida de faire des recherches sur la
famille de Marcigny. Le fantôme, si fantôme il y avait,
était sans doute issu d’une vieille histoire et pour
lui rendre la paix, il fallait résoudre son
problème!
Elle commença par fouiller le vieux bureau de son
aïeul, qui ne recelait que des documents administratifs
récents, puis le grenier où au milieu de vieux
cartons de vêtements qui feraient le bonheur d’enfant
à carnaval, elle découvrit un grand carton
barré d’une inscription: Blanche. Le cœur
battant, elle arracha le ruban adhésif et feuilleta les
premiers dossiers, médicaux, qui témoignaient de la
démence qui s’était emparé de sa
grand-mère. Elle les rejeta de côté. Puis, des
dossiers notés généalogie,
archives…
Apparemment sa grand-mère avait eu la même
idée qu’elle et tout le travail de recherche avait
été fait. Toute la généalogie de la
famille Marcigny était établie jusqu’en 1258,
date à laquelle leur valeureux ancêtre avait
gagné sa baronnie. Il y avait de nombreux commentaires
ajoutés par Blanche dans la marge, lorsqu’elle avait
trouvé des détails plus précis. Les premiers
cas de folie recensés dataient du quartorzième
siècle.
[img]http://img210.imageshack.us/img210/1986/nouvelle8copiekq5.jpg[/img]
Emilie trouva aussi le journal de sa grand-mère,
atterrée par les inepties écrites à la fin,
elle constata qu’elle avait vraiment fini par perdre la
raison. Mais en remontant le temps, elle découvrit les
derniers moments de lucidité. Blanche y expliquait
qu’elle avait découvert des archives secrètes
dans une cache du bureau du manoir, dans laquelle se trouvaient de
très anciens manuscrits en latin. Malheureusement, elle ne
pouvait pas les traduire et les y avait laissé en attendant
de trouver quelqu’un capable de le faire. La maladie lui
avait fait oublié jusqu’à leur existence.
***
«Emmy? Emmy! Qu’est-ce que tu fiches bon sang?»

La jeune femme leva la tête de sa lecture et sursauta en
regardant l’heure: elle avait passé la journée
à compulser ces notes et avait complètement
oublié son rendez-vous chez Marc. Il était onze heure
du soir… La colère du jeune homme retomba en voyant
son air exténué.
«Emilie? Tu es souffrante? Je vais appeler…
- Non! coupa-t-elle. Je vais bien…
- Tu n’en as pas l’air! Et notre
rendez-vous?»
Se sentant coupable, Emilie nota la tenue
particulièrement soignée de son ami et baissa les
yeux vers son affreux jogging.
«Je suis navrée, Marc… J’ai voulu faire
des recherches sur ma famille…
- Et tu es tombée sur des documents tellement passionnants
que tu n’as pas pu les lâcher? Je connais ça!
termina-t-il rassuré. Raconte-moi tout!
La jeune femme s’assit face à lui et lui fit un
résumé.
«Selon Blanche, le premier cas de folie était celui
d’Hersande en 1378. Mais il lui manquait les détails
de son histoire.
- Ses recherches étaient très poussées pour
une autodidacte… commenta Marc. Je serais curieux de voir
ces manuscrits!»
Les documents découverts par Blanche de Marcigny
n’avaient pas bougé depuis quarante ans et Marc laissa
échapper un soupir de bonheur en les
découvrant.
«Il s’agit des chroniques du domaine jusqu’en
1459. Tout ceci est fascinant, Emilie… Mais je ne peux pas y
toucher davantage sans les détériorer. Il faut
confier ces archives à des spécialistes! J’en
connais un à Paris… Je les envoie demain à la
première heure, si tu m’y autorises!
- Évidemment!»
***
Pendant trois mois, la jeune femme
attendit sans rien oser demander et un soir, Marc l’attendait
chez elle: souper aux chandelles, champagne et…
«Voilà, Emilie: j’ai reçu les manuscrits
restaurés, et je les ai traduits…»

La jeune femme se jeta dans ses bras et l’embrassa
passionnément.
«Dis-moi! As-tu trouvé quelque chose concernant cette
malédiction?
- Quelle impatience, quel feu! Et bien, ma petite chérie,
apprend qu’au milieu d’ennuyeuses archives concernant
les impôts, les récoltes, les serfs et les guerres,
j’ai découvert un miracle…
- Allez ! Ne me fais pas languir !
- Mathilde, la fille d’Hersande de Marcigny a fait une
confession tellement lourde à un vieux moine qu’il
n’a pas pu la garder pour lui… Il l’a
glissée dans les archives du domaine, laissant à Dieu
le soin de décider si elle serait ou non découverte.
En résumé, le fond du problème est une
histoire d’amour qui a mal fini. Hersande de Marcigny,
mariée contre son gré à quinze ans est
tombée amoureuse de Thibaut d’Ambry, troubadour
célèbre. Ils ont été surpris par le
baron de Marcigny, qui n’a pas vraiment
apprécié de se voir cocufié. Il leur a
concocté un terrible châtiment: ils sont morts
emmurés l’un à côté de
l’autre dans une grotte du mont Artis. Et pour convaincre sa
fille que l’adultère n’était pas une voie
conseillée pour une jeune femme, il l’a faite assister
à cette ignominie.
- Quelle horreur!
- Elle a d’ailleurs donné au moine une carte
détaillée du lieu de ce crime. Mathilde était
persuadée que l’esprit du troubadour voulait rejoindre
sa bien aimée. Cela la rendue folle.
- Donc, pour rompre la malédiction, il faudrait retrouver
leurs corps et leur donner une sépulture religieuse et
commune… murmura Emmy.
- Ne me dis pas que…
-Si, mon médiéviste à moi… Puisque nous
avons une carte et qu’il me reste une semaine de
congés à prendre… Nous donnerons le repos
à l’âme du troubadour.»
Quelques mois plus tard, une cérémonie
religieuse était prononcée en la mémoire
d’un couple vieux de sept cents ans. Lorsque le double
tombeau fut refermé, une voix à peine audible souffla
à l’oreille de Marc et d’Emilie.
«Merci…»
«C’était quoi? sursauta l’historien.
- Les derniers mots d’un fantôme qui va retrouver la
paix…» répondit Emmy.
- Laissons le passé tranquille désormais, et si nous
parlions de notre avenir commun?»

******