La fin du Voyage By Muur  (Concours de Nouvelles [juillet / août 2008]) posté le mercredi 03 septembre 2008 18:42

Encore deux heures et je serai enfin en vacances pensais je tout en posant ma tasse de café brûlant au bord de la fenêtre.

 

A six ans, ma fille n'avait encore jamais vu la mer et je me faisais une joie de la voir courir dans le sable et sauter entre les vagues. Il y a deux semaines encore, j'imaginais passer mon mois de congés entre mes quatre murs et le petit square au bout de ma rue désertée en ce mois d'été. En traversant le couloir j'eus une petite pensée pour ma patiente grâce à qui je pourrai profiter de la plage cette année. Elle se plaignait de ne plus jamais voir sa fille retenue chez elle par son devoir de marraine envers une filleule de 19 ans dépressive...«Bientôt trois ans, un terrible accident...la pauvre petite a tout perdu, et elle replonge dans la dépression. Ma fille aimerait venir, mais la petite refuse de l‘accompagner.On ne peut pas la laisser trop longtemps seule... Vous ai-je dit qu'elle avait déjà tenté de se suicider?...» Non je l'ignorais. Quand ma patiente eût sa fille au téléphone, elle voulut que j'essaye de la convaincre de venir, mais ce fut  elle qui me convainquit de passer mes vacances dans sa villa. En échange, je garderai un œil protecteur sur sa nièce préférée. J'acceptais et ma réticence première s'était transformée en enthousiasme grandissant à l‘approche du voyage. 
 Je pus finalement aborder l’autoroute vers vingt heures. Je dus supporter deux longues heures immobilisée alors que la nuit tombait. Je n'échappais pas non plus aux classiques «on est bientôt arrivé», «je veux faire pipi» «je m'ennuie» d'une petite fille peu habituée aux trajets de durée supérieure à une demi-heure. Je quittai enfin l'autoroute pour une petite route inèclairèe, étroite caillouteuse, et sinueuse. Enfin, j'aperçus au loin la villa dans laquelle je logerai. Lui faisant face, se dressait une grande maison l’air inhabitée, et le pavillon de Manon.

 

Trop occupée à observer ce hameau, trop fatiguée pour être aux aguets, je ne remarquai pas que la route se courbait. Je ne sentais pas non plus ma voiture se désengager du chemin tracé. Subitement, j'eus l'impression d’être suspendue dans le vide. Une impression qui ne dura que quelques millisecondes pendant lesquelles j'eus quand même le temps d'avoir une pensée pour ma chère petite à qui j'abrégeai injustement l’existence par ma négligence. Puis ce fut le néant, je sombrai dans l‘inconscience.

 

Lentement je revins à moi, je perçus le doux contact d'un drap propre sur ma joue, j'entendis murmurer, j'ouvris les yeux et je le vis.

 

 

C'était un visage d'homme, les traits réguliers, les cheveux sombres  et les yeux bleus foncés. Il me souriait  Je parvins à pronnoncer quelques mots malgré mes cordes vocales endolories.
«-Où suis-je?»
L'homme continua de sourire mais son regard s'assombrit encore un peu.
-Vous avez eu un accident finit-il par me dire
 Puis tout me revint, la nuit, la fatigue, le vide... l'accident...Angéla!
«-Angéla!» Criai-je d'un seul coup tout à fait éveillée, ne ressentant plus la douleur, mais uniquement la peur, la peur d'avoir perdu le plus précieux trésor que ma vie désordonnée m‘avait donné, la peur d'être vivante alors qu'elle ne l'était plus.  Une porte s'ouvrit au fond de la pièce et ma fille apparut.
«-Tout va bien, je n'ai rien. Me dit-elle simplement sans deviner le soulagement que ses paroles pouvaient procurer à une mère èpleurée. Elle s'avança je la serrai dans mes bras, alors que l'inconnu me regardait. Son sourire qui m'avait d’abord réconforté me semblait bien  impertinent maintenant.
«-Vous n'avez pas appelé les urgences? Un médecin? Demandai-je d'un ton accusateur
-C’était inutile me dit-il, je suis médecin
-Et moi infirmière répondis-je furieusement, et  je sais que lors d'un accident même un  médecin doit envoyer les accidentés à l'hôpital. Nous avons peut-être des blessures internes nécessitant un scanner.
-Vous n'avez rien reprit-il tout aussi calmement, votre voiture n'est même pas abîmée.»
J’étais étonnée  qu'un accident qui m'avait paru si important  puisse faire si peu de dommages.
«-Vous avez l'air fatigué me dit le médecin de campagne, je vais vous conduire chez vous.
-Où sommes nous ? Demandai-je
-je suis le voisin des Gerty, Manon m'a dit que vous arriveriez pour veiller sur elle.
-Effectivement, mais je croyais cette maison inhabitée lui répondis-je effrayée.
-Nous venons d'emménager me dit-il le regard gêné.»
Trop lasse pour argumenter, je me laissai guider vers la villa où je m'endormis d’un sommeil profond jusqu’au lendemain matin.
Lorsque je descendis dans la cuisine, je vis une jeune fille assise qui regardait par la fenêtre. Elle se retourna m’entendant arriver.    

 

 

«-Je suis Manon me dit-elle. Je suppose que vous êtes l'infirmière venue me fliquer?
-Bonjour Manon lui répondis-je sans me laisser déstabilisée par ce regard mauvais. Je m'appelle Elise et je vous présenterai ma petite Angèla quand elle se réveillera. Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas ici pour vous surveiller, mais juste pour vous tenir compagnie et vous aider si vous voulez.
-Bien, répondit une Manon un peu plus détendu. Vous allez pouvoir passer des vacances tranquilles car je n'ai besoin de rien. Mais je préférais vous prévenir tout de suite, pour qu'il n'y ai pas de malentendu. Voulez vous du café?”
 J'acceptai, et je lui proposai de faire les courses après le petit déjeuner.
-Les placards et le frigo sont pleins me répondit-elle simplement. Ma marraine m'a dit que vous pouviez vous servir. Allez plutôt profiter de la plage ensoleillée.»
Je suivis ses conseils, et passai la matinée sur le sable avec Angéla ravie. Manon nous rejoignit  puis  nous déjeunâmes sur la terrasse en face de la plage. En jetant un regard vers la maison d'en face, j'interrogeai Manon sur ses voisins. Son visage passa par toute les stades, du rouge écarlate à une pâleur mortelle. Retrouvant sa couleur naturelle,  elle me répondit calmement:
«-Ils viennent d'emménager, il y a …juste quelques jours. Je leur loue la maison... C'était des amis de mon frère» sa voix s'attrista en prononçant ce dernier mot.
Ses paroles m'intriguèrent, j'avais l'impression qu'elle inventait quelque chose pour que je ne puisse pas connaître la véritable raison de la présence de ses voisins.
«-Mon frère et mon neveu sont morts il y a trois ans…à cause de moi. Je devais le surveiller, mais je ne l’ai pas fait…Il s’ennuyait et il a décroché le fusil, il voulait s’amuser, il ne savait pas qu’il était chargé…il s’est tué…Mon frère n’a pas supporté et s’est suicidé quand il est arrivé…»
Perdue dans ses souvenirs, elle resta silencieuse un moment.
 «-Les voilà reprit-elle en  désignant du doigt mon docteur injustement accusé de squatter accompagné d'un petit garçon l'air à peine plus âgé que ma fille. Je vais vous les présenter.
-Nous avons déjà fait connaissance répondis-je avec un léger sourire. Mon arrivée était un peu chaotique hier soir. Par contre je n'ai pas rencontré le petit garçon. C'est son fils?
-Oui et c'est mon neu... commença elle en souriant, avant de rougir et de reprendre d'un ton confus:
-je voulais dire qu'il est comme mon petit frère, enfin pas encore mais bientôt car j'adore m'en occuper.»
En voyant le regard complice entre Manon et son voisin, j'eus soudain l‘impression d‘abuser, car je profitais de vacances gratuites pour tenir compagnie à une jeune fille seule et déprimée. Mais  Manon paraissait épanouie et bien entourée.  Je m'excusai alors de mon comportement de la veille. Mon voisin s'appelait Raphaël, son fils Angelo, et il était ravi de me revoir.
"-Sa mère était italienne m'expliqua-il en parlant d'Angelo. Elle nous a quitté il y a trois ans. "
Encore trois ans... comme l’accident…Pour détendre l’atmosphère je répondis en souriant:
"-C’est amusant, Ma fille s'appelle Angèla, j’ignore si je vous l'ai dit hier, j'étais trop perturbée."
 Nous expliquâmes à Manon l’accident de la veille tandis que les enfants faisaient connaissance. Vers quinze heures, Manon nous quitta pour se reposer chez elle.
 Les enfants commencèrent à s’amuser dans le sable mouillé tandis que Raphaël et moi nous retrouvâmes seuls, côte à côte sur le sable asséché.

 

Nous nous découvrîmes beaucoup de points communs. Nous aimions la littérature et le calme. Il était médecin, j'étais infirmière. Tous les deux avions traversé des périodes de vie difficiles. Il était veuf, père d'un petit Angelo, j'étais divorcée, mère  d'une petite Angéla. Le soir, nous dînâmes tous ensembles à la lueur de bougies. J'eus soudain un cruel besoin de prendre le volant. Il était tard et partir à cette heure était insensé, indigne d'une mère exemplaire. Toutefois, j'installai ma fille et nous partîmes. J'eus l'impression de tourner en rond pendant des heures, sans vouloir m'arrêter, sans pouvoir m'arrêter. Je ne croisai durant ce trajet ni village, ni habitions ni véhicules, ni passant. Et, alors que je me croyais perdue, j'aperçus trois maisons. Soulagée au début, je me rendis compte ensuite qu’il s'agissait de notre villa. Je me sentais épuisée, énervée, déboussolée.

 

Trop occupée à observer ce hameau, trop fatiguée pour être aux aguets, je ne remarquai pas que la route se courbait. Je ne sentais pas non plus ma voiture se désengager du chemin tracé. Subitement, j'eus l'impression d’être suspendue dans le vide. Une impression qui ne dura que quelques millisecondes pendant lesquelles j'eus quand même le temps d'avoir une pensée pour ma chère petite à qui j'abrégeai injustement l’existence par ma négligence. Puis ce fut le néant, je sombrai dans l‘inconscience. Lentement je revins à moi, je perçus le doux contact d'un drap propre sur ma joue, j'entendis murmurer, j'ouvris les yeux et je le vis.

Je reconnus Raphaël cette fois et lui demandai avant tout des nouvelles de ma fille. “-Elle va bien, viens” murmura-il en me prenant la main
Je me levai ensuite sans difficulté et le suivis dans le couloir jusqu’à une porte décorée d'un écriteau Angelo.

 

Il l’ouvrit et je vis nos deux petits anges profondément endormis. Raphaël avait installé un lit pour ma fille. Nous sortîmes de la chambre, et il m'emmena sur le balcon. Il me demanda de l'attendre quelques instants, puis revint une bouteille de champagne et deux flûtes à la main.
“-Que fêtons nous? demandai je étonnée
-Votre chance face aux accidents, la santé de nos enfants, et vos vacances qui ont permis notre rencontre. Et puis le champagne est un excellent remède après un choc émotionnel.
-Ce n'est pas très éthique cher docteur répondis-je en souriant”
Il me rendit mon sourire tout en remplissant nos deux verres du précieux breuvage aux jolies perles dorées. Nous contemplâmes ensemble la mer tout en dégustant notre champagne. Le premier verre n'ayant pas suffit  à assouvir nos besoins éthyliques, nous le complétâmes par un deuxième puis par un troisième. Après la dernière coupe, ses lèvres rejoignirent les miennes dans un baiser passionné.


 

Quelques heures plus tard, je me réveillai dans le même lit que la veille. Je me levai et descendait. Deux voix provenaient de la cuisine...
«-C'est sans doute le moment de lui dire pour nous deux commença Raphaël
-Il est trop tôt répondit Manon, elle n'est pas prête. Continuons à faire semblant encore quelques temps.»
 En entendant ces mots je sentis mon sang se glacer et ne cherchai pas d'autres interprétations à ses paroles. Tremblante, le regard fixe, je me retournai, remontai, réveillai ma fille. Nous traversâmes la cuisine sans un mot. Une fois arrivées à la porte, je tournai la tête brutalement et lançai froidement:
«-Merci d'avoir gardé Angela. Passez une bonne journée tous les deux!» J'insistai bien sur les deux derniers mots avant de sortir en claquant la porte.
En arrivant chez moi, ou plutôt chez une marraine trompée par une filleule débauchée, Angéla me réclama sans attendre ses céréales préférées.
«-Il n'y en a plus répondis-je, je vais te préparer une tartine
-Si  regarde» me répondit-elle en désignant du doigt un paquet sur le buffet
J'étais pourtant certaine d'avoir fini le paquet. Je passai ensuite la journée enfermée entres mes magasines ennuyeux et les caprices de ma fille qui s'ennuyait. Je me sentais inutile dans le rôle protecteur d'une jeune fille déprimée qui l'était finalement moins que moi et je commençai à songer à mon retour. J'essayai vainement d'appeler mes parents mais le téléphone sonnait continuellement occupé, comme s'il était débranché. En fin de soirée, après avoir écouté toute la journée les jérémiades de mon ange préférée, je l'emmenai finalement sur la plage. Au moment de remonter j'aperçus au loin Manon qui se baignait.

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