Encore deux heures et je serai enfin en vacances pensais je tout
en posant ma tasse de café brûlant au bord de la
fenêtre.

A six ans, ma fille n'avait encore jamais vu la mer et je me
faisais une joie de la voir courir dans le sable et sauter entre
les vagues. Il y a deux semaines encore, j'imaginais passer mon
mois de congés entre mes quatre murs et le petit square au
bout de ma rue désertée en ce mois
d'été. En traversant le couloir j'eus une petite
pensée pour ma patiente grâce à qui je pourrai
profiter de la plage cette année. Elle se plaignait de ne
plus jamais voir sa fille retenue chez elle par son devoir de
marraine envers une filleule de 19 ans
dépressive...«Bientôt trois ans, un terrible
accident...la pauvre petite a tout perdu, et elle replonge dans la
dépression. Ma fille aimerait venir, mais la petite refuse
de l‘accompagner.On ne peut pas la laisser trop longtemps
seule... Vous ai-je dit qu'elle avait déjà
tenté de se suicider?...» Non je l'ignorais. Quand ma
patiente eût sa fille au téléphone, elle voulut
que j'essaye de la convaincre de venir, mais ce fut elle qui
me convainquit de passer mes vacances dans sa villa. En
échange, je garderai un œil protecteur sur sa
nièce préférée. J'acceptais et ma
réticence première s'était transformée
en enthousiasme grandissant à l‘approche du
voyage.
Je pus finalement aborder l’autoroute vers vingt
heures. Je dus supporter deux longues heures immobilisée
alors que la nuit tombait. Je n'échappais pas non plus aux
classiques «on est bientôt arrivé»,
«je veux faire pipi» «je m'ennuie» d'une
petite fille peu habituée aux trajets de durée
supérieure à une demi-heure. Je quittai enfin
l'autoroute pour une petite route inèclairèe,
étroite caillouteuse, et sinueuse. Enfin, j'aperçus
au loin la villa dans laquelle je logerai. Lui faisant face, se
dressait une grande maison l’air inhabitée, et le
pavillon de Manon.

Trop occupée à observer ce hameau, trop fatiguée pour être aux aguets, je ne remarquai pas que la route se courbait. Je ne sentais pas non plus ma voiture se désengager du chemin tracé. Subitement, j'eus l'impression d’être suspendue dans le vide. Une impression qui ne dura que quelques millisecondes pendant lesquelles j'eus quand même le temps d'avoir une pensée pour ma chère petite à qui j'abrégeai injustement l’existence par ma négligence. Puis ce fut le néant, je sombrai dans l‘inconscience.
Lentement je revins à moi, je perçus le doux contact d'un drap propre sur ma joue, j'entendis murmurer, j'ouvris les yeux et je le vis.

C'était un visage d'homme, les traits réguliers,
les cheveux sombres et les yeux bleus foncés. Il me
souriait Je parvins à pronnoncer quelques mots
malgré mes cordes vocales endolories.
«-Où suis-je?»
L'homme continua de sourire mais son regard s'assombrit encore un
peu.
-Vous avez eu un accident finit-il par me dire
Puis tout me revint, la nuit, la fatigue, le vide...
l'accident...Angéla!
«-Angéla!» Criai-je d'un seul coup tout à
fait éveillée, ne ressentant plus la douleur, mais
uniquement la peur, la peur d'avoir perdu le plus précieux
trésor que ma vie désordonnée m‘avait
donné, la peur d'être vivante alors qu'elle ne
l'était plus. Une porte s'ouvrit au fond de la
pièce et ma fille apparut.
«-Tout va bien, je n'ai rien. Me dit-elle simplement sans
deviner le soulagement que ses paroles pouvaient procurer à
une mère èpleurée. Elle s'avança je la
serrai dans mes bras, alors que l'inconnu me regardait. Son sourire
qui m'avait d’abord réconforté me semblait
bien impertinent maintenant.
«-Vous n'avez pas appelé les urgences? Un
médecin? Demandai-je d'un ton accusateur
-C’était inutile me dit-il, je suis
médecin
-Et moi infirmière répondis-je furieusement, et
je sais que lors d'un accident même un médecin
doit envoyer les accidentés à l'hôpital. Nous
avons peut-être des blessures internes nécessitant un
scanner.
-Vous n'avez rien reprit-il tout aussi calmement, votre voiture
n'est même pas abîmée.»
J’étais étonnée qu'un accident qui
m'avait paru si important puisse faire si peu de
dommages.
«-Vous avez l'air fatigué me dit le médecin de
campagne, je vais vous conduire chez vous.
-Où sommes nous ? Demandai-je
-je suis le voisin des Gerty, Manon m'a dit que vous arriveriez
pour veiller sur elle.
-Effectivement, mais je croyais cette maison inhabitée lui
répondis-je effrayée.
-Nous venons d'emménager me dit-il le regard
gêné.»
Trop lasse pour argumenter, je me laissai guider vers la villa
où je m'endormis d’un sommeil profond jusqu’au
lendemain matin.
Lorsque je descendis dans la cuisine, je vis une jeune fille assise
qui regardait par la fenêtre. Elle se retourna
m’entendant arriver.

«-Je suis Manon me dit-elle. Je suppose que vous
êtes l'infirmière venue me fliquer?
-Bonjour Manon lui répondis-je sans me laisser
déstabilisée par ce regard mauvais. Je m'appelle
Elise et je vous présenterai ma petite Angèla quand
elle se réveillera. Ne vous inquiétez pas, je ne suis
pas ici pour vous surveiller, mais juste pour vous tenir compagnie
et vous aider si vous voulez.
-Bien, répondit une Manon un peu plus détendu. Vous
allez pouvoir passer des vacances tranquilles car je n'ai besoin de
rien. Mais je préférais vous prévenir tout de
suite, pour qu'il n'y ai pas de malentendu. Voulez vous du
café?”
J'acceptai, et je lui proposai de faire les courses
après le petit déjeuner.
-Les placards et le frigo sont pleins me répondit-elle
simplement. Ma marraine m'a dit que vous pouviez vous servir. Allez
plutôt profiter de la plage ensoleillée.»
Je suivis ses conseils, et passai la matinée sur le sable
avec Angéla ravie. Manon nous rejoignit puis
nous déjeunâmes sur la terrasse en face de la plage.
En jetant un regard vers la maison d'en face, j'interrogeai Manon
sur ses voisins. Son visage passa par toute les stades, du rouge
écarlate à une pâleur mortelle. Retrouvant sa
couleur naturelle, elle me répondit calmement:
«-Ils viennent d'emménager, il y a …juste
quelques jours. Je leur loue la maison... C'était des amis
de mon frère» sa voix s'attrista en prononçant
ce dernier mot.
Ses paroles m'intriguèrent, j'avais l'impression qu'elle
inventait quelque chose pour que je ne puisse pas connaître
la véritable raison de la présence de ses
voisins.
«-Mon frère et mon neveu sont morts il y a trois
ans…à cause de moi. Je devais le surveiller, mais je
ne l’ai pas fait…Il s’ennuyait et il a
décroché le fusil, il voulait s’amuser, il ne
savait pas qu’il était chargé…il
s’est tué…Mon frère n’a pas
supporté et s’est suicidé quand il est
arrivé…»
Perdue dans ses souvenirs, elle resta silencieuse un moment.
«-Les voilà reprit-elle en
désignant du doigt mon docteur injustement accusé de
squatter accompagné d'un petit garçon l'air à
peine plus âgé que ma fille. Je vais vous les
présenter.
-Nous avons déjà fait connaissance répondis-je
avec un léger sourire. Mon arrivée était un
peu chaotique hier soir. Par contre je n'ai pas rencontré le
petit garçon. C'est son fils?
-Oui et c'est mon neu... commença elle en souriant, avant de
rougir et de reprendre d'un ton confus:
-je voulais dire qu'il est comme mon petit frère, enfin pas
encore mais bientôt car j'adore m'en occuper.»
En voyant le regard complice entre Manon et son voisin, j'eus
soudain l‘impression d‘abuser, car je profitais de
vacances gratuites pour tenir compagnie à une jeune fille
seule et déprimée. Mais Manon paraissait
épanouie et bien entourée. Je m'excusai alors
de mon comportement de la veille. Mon voisin s'appelait
Raphaël, son fils Angelo, et il était ravi de me
revoir.
"-Sa mère était italienne m'expliqua-il en parlant
d'Angelo. Elle nous a quitté il y a trois ans. "
Encore trois ans... comme l’accident…Pour
détendre l’atmosphère je répondis en
souriant:
"-C’est amusant, Ma fille s'appelle Angèla,
j’ignore si je vous l'ai dit hier, j'étais trop
perturbée."
Nous expliquâmes à Manon l’accident de la
veille tandis que les enfants faisaient connaissance. Vers quinze
heures, Manon nous quitta pour se reposer chez elle.
Les enfants commencèrent à s’amuser dans
le sable mouillé tandis que Raphaël et moi nous
retrouvâmes seuls, côte à côte sur le
sable asséché.

Nous nous découvrîmes beaucoup de points communs. Nous aimions la littérature et le calme. Il était médecin, j'étais infirmière. Tous les deux avions traversé des périodes de vie difficiles. Il était veuf, père d'un petit Angelo, j'étais divorcée, mère d'une petite Angéla. Le soir, nous dînâmes tous ensembles à la lueur de bougies. J'eus soudain un cruel besoin de prendre le volant. Il était tard et partir à cette heure était insensé, indigne d'une mère exemplaire. Toutefois, j'installai ma fille et nous partîmes. J'eus l'impression de tourner en rond pendant des heures, sans vouloir m'arrêter, sans pouvoir m'arrêter. Je ne croisai durant ce trajet ni village, ni habitions ni véhicules, ni passant. Et, alors que je me croyais perdue, j'aperçus trois maisons. Soulagée au début, je me rendis compte ensuite qu’il s'agissait de notre villa. Je me sentais épuisée, énervée, déboussolée.

Trop occupée à observer ce hameau, trop fatiguée pour être aux aguets, je ne remarquai pas que la route se courbait. Je ne sentais pas non plus ma voiture se désengager du chemin tracé. Subitement, j'eus l'impression d’être suspendue dans le vide. Une impression qui ne dura que quelques millisecondes pendant lesquelles j'eus quand même le temps d'avoir une pensée pour ma chère petite à qui j'abrégeai injustement l’existence par ma négligence. Puis ce fut le néant, je sombrai dans l‘inconscience. Lentement je revins à moi, je perçus le doux contact d'un drap propre sur ma joue, j'entendis murmurer, j'ouvris les yeux et je le vis.
Je reconnus Raphaël cette fois et lui demandai avant tout
des nouvelles de ma fille. “-Elle va bien, viens”
murmura-il en me prenant la main
Je me levai ensuite sans difficulté et le suivis dans le
couloir jusqu’à une porte décorée d'un
écriteau Angelo.

Il l’ouvrit et je vis nos deux petits anges
profondément endormis. Raphaël avait installé un
lit pour ma fille. Nous sortîmes de la chambre, et il
m'emmena sur le balcon. Il me demanda de l'attendre quelques
instants, puis revint une bouteille de champagne et deux
flûtes à la main.
“-Que fêtons nous? demandai je
étonnée
-Votre chance face aux accidents, la santé de nos enfants,
et vos vacances qui ont permis notre rencontre. Et puis le
champagne est un excellent remède après un choc
émotionnel.
-Ce n'est pas très éthique cher docteur
répondis-je en souriant”
Il me rendit mon sourire tout en remplissant nos deux verres du
précieux breuvage aux jolies perles dorées. Nous
contemplâmes ensemble la mer tout en dégustant notre
champagne. Le premier verre n'ayant pas suffit à
assouvir nos besoins éthyliques, nous le
complétâmes par un deuxième puis par un
troisième. Après la dernière coupe, ses
lèvres rejoignirent les miennes dans un baiser
passionné.

Quelques heures plus tard, je me réveillai dans le
même lit que la veille. Je me levai et descendait. Deux voix
provenaient de la cuisine...
«-C'est sans doute le moment de lui dire pour nous deux
commença Raphaël
-Il est trop tôt répondit Manon, elle n'est pas
prête. Continuons à faire semblant encore quelques
temps.»
En entendant ces mots je sentis mon sang se glacer et ne
cherchai pas d'autres interprétations à ses paroles.
Tremblante, le regard fixe, je me retournai, remontai,
réveillai ma fille. Nous traversâmes la cuisine sans
un mot. Une fois arrivées à la porte, je tournai la
tête brutalement et lançai froidement:
«-Merci d'avoir gardé Angela. Passez une bonne
journée tous les deux!» J'insistai bien sur les deux
derniers mots avant de sortir en claquant la porte.
En arrivant chez moi, ou plutôt chez une marraine
trompée par une filleule débauchée,
Angéla me réclama sans attendre ses
céréales préférées.
«-Il n'y en a plus répondis-je, je vais te
préparer une tartine
-Si regarde» me répondit-elle en
désignant du doigt un paquet sur le buffet
J'étais pourtant certaine d'avoir fini le paquet. Je passai
ensuite la journée enfermée entres mes magasines
ennuyeux et les caprices de ma fille qui s'ennuyait. Je me sentais
inutile dans le rôle protecteur d'une jeune fille
déprimée qui l'était finalement moins que moi
et je commençai à songer à mon retour.
J'essayai vainement d'appeler mes parents mais le
téléphone sonnait continuellement occupé,
comme s'il était débranché. En fin de
soirée, après avoir écouté toute la
journée les jérémiades de mon ange
préférée, je l'emmenai finalement sur la
plage. Au moment de remonter j'aperçus au loin Manon qui se
baignait.
