Textes Maé / Illustrations Enaya
Le brouillard se levait à peine
dans cette aube matinale. Il était resté debout contre le carreau
de la fenêtre.

Et moi je faisais semblant de dormir.
C'est fou toute la concentration qu'il faut pour paraître détachée,
alors qu'en fait, c'est exactement l'inverse. Pour faire comme si
de rien n'était, alors qu'on sait qu'un monde vient de s'arrêter de
tourner, que la nuit est finie. Remarquez, j'aurais pu tout aussi
bien me lever et arpenter la pièce, il ne m'aurait déjà plus
vue.
Il était déjà ailleurs, et moi j'étais déjà dehors. Avec un petit
sourire, je ramassai mes affaires, et remarquai sur le bureau une
partition achevée. Achevée la partition, achevée la nuit, achevée
ce nous de quelques semaines. Le temps d'une chanson, le temps
d'être sa muse, de contribuer à son œuvre, et de s'en aller.
J'étais prévenue. Je savais. Elles étaient des millions à l'aduler,
à rêver de passer la nuit avec lui, apprenant l'amour sur des
posters. Et moi j'avais eu cette chance. Je n'avais aucun
regret.

Bien sûr je m'étais attachée, juste un peu trop. Bien sur, j'aurais
mal dans quelques instants, en passant le pas de sa porte.
Mais je ne pleurerai pas. Moi je pars en mer en sachant déjà
quand arrivera mon naufrage. Pourtant ça ne m'empêche pas de lever
les voiles. Juste pour vivre intensément le laps de temps qui
s'écoulera entre la terre ferme et le fond de la mer.
Lui ne bougeait pas d'un millimètre. Je ne me faisais aucune
illusion. Il n'esquisserait aucun geste pour me retenir.
Je photographiai mentalement chaque élément de la pièce, revoyant
des fantômes de nous danser partout, comme autant de flashs dans ma
mémoire.

La rencontre, dans une réception guindée et bondée. Nous étions des
centaines, je n'ai vu que lui. J'avais soudainement très envie de
mettre au placard tous mes discours sur l'indépendance. J'étais
déjà conquise. Mais j'ai joué le jeu. Je me souviens de la cours
qu'il m'a faite, sans me laisser aucune illusion, avec une
franchise désarmante.
Les règles du jeu établies, première nuit d'amour. Sa bouche, son
canapé, ses mains...Mes réveils auprès de lui.
Mes nuits blanches, plus belles encore que mes journées
ensoleillées. Nos confidences, que je considérais comme preuve que
je n'étais pas qu'un corps de plus dans son lit. Vous savez bien,
l'éternel mythe de la femme rédemptrice, celle qui change tout, et
apporte enfin de la lumière.
Les refrains et les semaines s’enchainaient et je crois que
je me suis plu à espérer que mon détachement avait payé et que
j'étais devenue une exception. Mais j'avais donné bien plus que je
ne le pensais, et il avait tout pris, sans jamais rien me
rendre.
Tour à tour amoureux et fuyant, tendre et agacé, j'ai vu la
partition se dérouler en même temps que nos soirées se faisaient
moins belles.
Mais je ne pleurerai pas. Parfois le seul assassin c'est le
destin.
Mais, même lui il ne me fait plus rien. Et parce que tout me lasse,
je n'ai plus besoin de rien. Juste de me retrouver. Et de repasser
ce film dans ma tête, sans tragédie. Parce que mon seul but est
d'avancer, encore et toujours. Me foutre des faibles, du point de
non retour, continuer, toujours et encore. Pourquoi pas plus vite ?
Pourquoi pas plus fort ? C'est la seule chose qu'il m'aura
apprise.
Je me rhabillai, maladroitement, ayant envie de fuir, le plus vite
possible, mais soulagée que l'agonie se termine enfin.

Devrais-je lui dire quelque chose avant de partir ? Un dernier
baiser ? Une dernière étreinte ? Il fallait que je nous achève de
la plus belle des manières.
De la plus simple aussi. Comme quelque chose d'immuable qui se
produit enfin.
Mes yeux se reposèrent sur la partition, et je sus ce que je devais
faire. Je fouillai dans mon sac, et attrapai la première chose qui
me vint dans la main...Un tube de rouge à lèvres... M'autorisant le
seul luxe de laisser une trace dans la vie de celui qui demain me
remplacerait déjà, j'écrivis trois petites lettres, significatives
de nous et du reste...

Parce que tel est mon début, je traçais sur cette page le mot
FIN.