Textes Koelia / illustrations Lindsay Dole

Le brouillard se levait à peine dans cette aube matinale. Il était
resté debout contre le carreau de la fenêtre.
« C’était il y a soixante ans aujourd’hui, Marie. Te
souviens-tu ? »
Elle vint se blottir dans son dos.

« Comme si c’était hier ! » murmura-t-elle, laissant les
souvenirs affluer dans son esprit.
*
* *
3 juin 1944
Ce sale type ne comprenait décidément ce que «non» signifiait ! Fou
de rage, Philippe Vilaire se tenait la joue encore rouge de la
gifle qu’il venait de recevoir en regardant celle qu’il
convoitait s’éloigner.

« Marie ! »
La jeune fille juchée sur son vélo sursauta et tourna son guidon
vers l’église. Le père Bernard l’appelait avec de
grands gestes. Etonnée, elle appuya sa machine sur un contrefort de
la vieille église et s’avança vers le prêtre.

« J’ai une lettre pour ton père, Marie Baron ! Elle a été
laissée ici par erreur par le facteur.»
L’adolescente suivit le curé dans le presbytère et prit la
lettre lorsqu’ils entendirent un coup de feu. Le prêtre
blêmit et courut vers l’intérieur de l’église, suivi
par Marie qui resta dans l’ombre.
Un second coup de feu retentit. Marie retint un hurlement en
pressant ses mains contre sa bouche, le cœur au bord des
lèvres. Devant l’autel un groupe de miliciens encadrait
Pierre Matthieu l’ami de son père, et ses deux fils étaient
étendus par terre. L’un hurlait, le genou brisé,
l’autre gisait étendu face contre terre tandis que la tâche
de sang entre ses omoplates allait en
s’élargissant.
« Sors par la sacristie ! » murmura le prêtre avant de
s’avancer.

La jeune fille obéit, en état de choc, serrant contre elle la
lettre pour son père. Silencieusement, elle enfourcha sa
bicyclette, et pédala de toutes ses forces vers la
ferme.
« Papa ! » hurla-t-elle en déboulant dans la cour.
Le paysan sortit en hâte de l’écurie et reçut sa fille unique
dans ses bras grands ouverts.
Elle était secouée de sanglots. Il lui fallut quelques minutes pour
se ressaisir. En quelques mots, elle résuma ce qui s’était
passé. Max Baron frémit. Si le curé et Matthieu étaient pris, il
tomberait rapidement. Tout dépendrait de leur résistance à la
torture… Et Marie… Non ! Il avait juré à sa femme
défunte de la protéger…
« Marie, calme-toi ! Tu vas monter prendre le sac noir sous ton
armoire et y mettre des vêtements pour quelques jours. Dedans il y
a de faux papiers pour toi. Va au cabanon des Matthieu, tu y
trouveras un jeune gars, Samuel Bachman. Un juif qui a fui
l’Allemagne et que nous devions faire passer en Angleterre
pour rejoindre sa mère. Pour qu’il te fasse confiance tu dois
te présenter à lui comme Louvine.»
La jeune fille écarquilla les yeux, comprenant enfin ce qui se
passait en réalité.

« Dans la lettre du curé il y avait ses papiers. Bref, vous devez
quitter cet endroit et m’attendre dans la grotte du Gersan.
Tu y trouveras des vivres. Il y a des instructions avec tes
papiers. Si dans trois jours je ne vous ai pas rejoints, partez
!
- Mais papa…
- Marie ! Tu n’as pas de temps à perdre ! »
Il la serra fort contre lui avant de la pousser vers
l’escalier.
Comme dans un cauchemar, l’adolescente obéit à son père et
partit en courant à travers bois. Des nappes de brouillard
rendaient l’atmosphère lugubre et elle trébucha plusieurs
fois avant d’atteindre le cabanon à moitié en ruines. Elle
poussa doucement la porte et fouilla la pénombre des yeux. Dans un
coin de la pièce, elle avisa une silhouette recroquevillée et
s’avança doucement. L’inconnu dormait. Elle observa
quelques instants son visage aux traits fins avant qu’il
n’ouvre les yeux.

Sa réaction fut fulgurante. Sans un bruit, il bondit sur elle, le
regard fou. Les traits déformés par la colère et la haine. Il
enserra ses mains autour de son cou.
« Niemals ! Je n’y retournerai pas ! Plutôt crever ici
!»
Elle se débattit avec force jusqu’à ce qu’il réalise
que son « ennemi » n’était qu’une adolescente à peine
plus jeune que lui. Il la lâcha brusquement, essayant de reprendre
ses esprits.
« Ça ne va pas bien? siffla-t-elle en reprenant sa
respiration.
- Désolé ! murmura-t-il, qui es-tu ?- Mon père m’a dit de me
présenter à toi comme Louvine… Tu es bien Samuel ?
- Où est-il ?
- Des miliciens sont arrivés au village…
- Il faut fuir ! lâcha le jeune homme effrayé en attrapant un
havresac noir élimé.
- Papa m’a indiqué une autre planque, viens ! Le brouillard
protège notre fuite. »
Elle l’attrapa par la main et l’entraîna à travers
bois. La nuit était complètement tombée quand ils parvinrent enfin
dans la grotte. Marie sortit les allumettes pour allumer un
feu.
« Non ! cria Samuel, tu veux vraiment nous faire repérer ?
- Mais nous sommes à des kilomètres de toute habitation ! Et cachés
par les bois et les parois de la grotte ! protesta la jeune
fille.
- Je ne veux courir aucun risque, Louvine. J’ai échappé de
peu à l’enfer mais mon père n’a pas eu cette
chance…
- Appelle-moi Marie! rectifia-t-elle, Louvine, je ne sais même pas
d’où ça vient. »
A tâtons, elle sortit deux pommes de son sac et en tendit une à son
compagnon qui se jeta dessus avec frénésie. Ils mangèrent en
silence pendant quelques minutes, puis la jeune fille se mit à
trembler de tous ses membres, sentant sa gorge se serrer.

« J’ai peur…
- Bienvenue en enfer, Marie ! murmura Samuel d’un ton amer.
Que t’a dit ton père ?
- De l’attendre ici trois jours.
- Et s’il ne revient pas ?
- Il reviendra ! cria-t-elle et Samuel baissa les yeux.
- Quel âge as-tu ?- Seize ans. Et toi?- Dix-neuf ans. Mais
j’ai l’impression d’être un vieillard. Mes seize
ans sont si loin… Je suis épuisé ! Dormons, on avisera
demain. »
Ce fut le soleil qui réveilla Marie le lendemain matin. Le
brouillard s’était dissipé et le calme de la forêt était si
apaisant… Elle se tourna et sursauta. Samuel avait allumé un
petit feu. En utilisant des ustensiles trouvés au fond de la
grotte, il avait préparé un peu de chicorée.
«Bonjour ! murmura-t-elle.
-Bonjour. Avec beaucoup d’imagination, on a
l’impression de boire du café. Ca réchauffe. Tu en veux
?»

Elle prit la tasse qu’il lui tendait et but avidement.
«Tu es réveillé depuis longtemps ?
- Je dors très peu depuis trois ans…
- Raconte-moi.
- Qu’y a-t-il à raconter ? L’été de mes seize ans, on
nous a obligés à porter l’étoile jaune. Ma mère était
musicienne, elle a préféré partir pour Londres mais mon père a
refusé de fuir son pays. Il a cru qu’en obéissant à tout,
rien ne lui arriverait. Quelle naïveté! Comme il enseignait la
musique aux enfants d’un dignitaire nazi, on a été tranquille
pendant un an et demi. Mais il y a eu plusieurs tentatives
d’assassinat contre Hitler en 1943. Le protecteur de papa
était proche de certains comploteurs. J’ai échappé à
l’arrestation grâce à un majordome qui faisait partie de la
résistance. Mais mon père a été déporté…
- Déporté? Où? Pourquoi?
- Soi disant dans un camp de travail. Mais nul n’en sait
plus. A part des bruits qui courent…
- Des bruits?
- Que les juifs déportés sont fusillés. »
Elle frémit.
« C’est impossible…
- Et pourtant c’est ce qui se dit. »
Ils attendirent Max Baron pendant trois jours, alternant des
périodes où ils parlaient à bâtons rompus de livres et de musique,
et d’autres où ils restaient plongés dans un silence de
plomb, rongés par l’angoisse. Le matin du troisième jour,
Marie se réveilla frissonnante en voyant son compagnon debout. Prêt
à partir.« Nous ne pouvons pas attendre davantage Marie. Tu le
sais. »Elle sentit une larme rouler sur sa joue mais elle savait au
fond d’elle qu’il avait raison.
