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Ad vitam aeternam [Koelia / Lindsay Dole]  (Concours de Nouvelles [Mars / avril 2009]) posté le vendredi 01 mai 2009 08:47

Textes Koelia / illustrations Lindsay Dole

 


 


Le brouillard se levait à peine dans cette aube matinale. Il était resté debout contre le carreau de la fenêtre.
« C’était il y a soixante ans aujourd’hui, Marie. Te souviens-tu ? »
Elle vint se blottir dans son dos.

« Comme si c’était hier ! » murmura-t-elle, laissant les souvenirs affluer dans son esprit.

*

*    *

3 juin 1944


Ce sale type ne comprenait décidément ce que «non» signifiait ! Fou de rage, Philippe Vilaire se tenait la joue encore rouge de la gifle qu’il venait de recevoir en regardant celle qu’il convoitait s’éloigner.

« Marie ! »
La jeune fille juchée sur son vélo sursauta et tourna son guidon vers l’église. Le père Bernard l’appelait avec de grands gestes. Etonnée, elle appuya sa machine sur un contrefort de la vieille église et s’avança vers le prêtre.

« J’ai une lettre pour ton père, Marie Baron ! Elle a été laissée ici par erreur par le facteur.»
L’adolescente suivit le curé dans le presbytère et prit la lettre lorsqu’ils entendirent un coup de feu. Le prêtre blêmit et courut vers l’intérieur de l’église, suivi par Marie qui resta dans l’ombre.
Un second coup de feu retentit. Marie retint un hurlement en pressant ses mains contre sa bouche, le cœur au bord des lèvres. Devant l’autel un groupe de miliciens encadrait Pierre Matthieu l’ami de son père, et ses deux fils étaient étendus par terre. L’un hurlait, le genou brisé, l’autre gisait étendu face contre terre tandis que la tâche de sang entre ses omoplates allait en s’élargissant. 
« Sors par la sacristie ! » murmura le prêtre avant de s’avancer.

La jeune fille obéit, en état de choc, serrant contre elle la lettre pour son père. Silencieusement, elle enfourcha sa bicyclette, et  pédala de toutes ses forces vers la ferme.
« Papa ! » hurla-t-elle en déboulant dans la cour.
Le paysan sortit en hâte de l’écurie et reçut sa fille unique dans ses bras grands ouverts.
Elle était secouée de sanglots. Il lui fallut quelques minutes pour se ressaisir. En quelques mots, elle résuma ce qui s’était passé. Max Baron frémit. Si le curé et Matthieu étaient pris, il tomberait rapidement. Tout dépendrait de leur résistance à la torture… Et Marie… Non ! Il avait juré à sa femme défunte de la protéger…
« Marie, calme-toi ! Tu vas monter prendre le sac noir sous ton armoire et y mettre des vêtements pour quelques jours. Dedans il y a de faux papiers pour toi. Va au cabanon des Matthieu, tu y trouveras un jeune gars, Samuel Bachman. Un juif qui a fui l’Allemagne et que nous devions faire passer en Angleterre pour rejoindre sa mère. Pour qu’il te fasse confiance tu dois te présenter à lui comme Louvine.»
La jeune fille écarquilla les yeux, comprenant enfin ce qui se passait en réalité.

« Dans la lettre du curé il y avait ses papiers. Bref, vous devez quitter cet endroit et m’attendre dans la grotte du Gersan. Tu y trouveras des vivres. Il y a des instructions avec tes papiers. Si dans trois jours je ne vous ai pas rejoints, partez !
- Mais papa…
- Marie ! Tu n’as pas de temps à perdre ! »
Il la serra fort contre lui avant de la pousser vers l’escalier.
Comme dans un cauchemar, l’adolescente obéit à son père et partit en courant à travers bois. Des nappes de brouillard rendaient l’atmosphère lugubre et elle trébucha plusieurs fois avant d’atteindre le cabanon à moitié en ruines. Elle poussa doucement la porte et fouilla la pénombre des yeux. Dans un coin de la pièce, elle avisa une silhouette recroquevillée et s’avança doucement. L’inconnu dormait. Elle observa quelques instants son visage aux traits fins avant qu’il n’ouvre les yeux.

Sa réaction fut fulgurante. Sans un bruit, il bondit sur elle, le regard fou. Les traits déformés par la colère et la haine. Il enserra ses mains autour de son cou.
« Niemals ! Je n’y retournerai pas ! Plutôt crever ici !»
Elle se débattit avec force jusqu’à ce qu’il réalise que son « ennemi » n’était qu’une adolescente à peine plus jeune que lui. Il la lâcha brusquement, essayant de reprendre ses esprits.
« Ça ne va pas bien? siffla-t-elle en reprenant sa respiration.
- Désolé ! murmura-t-il, qui es-tu ?- Mon père m’a dit de me présenter à toi comme Louvine… Tu es bien Samuel ?
- Où est-il ?
- Des miliciens sont arrivés au village…
- Il faut fuir ! lâcha le jeune homme effrayé en attrapant un havresac noir élimé.
- Papa m’a indiqué une autre planque, viens ! Le brouillard protège notre fuite. »
Elle l’attrapa par la main et l’entraîna à travers bois. La nuit était complètement tombée quand ils parvinrent enfin dans la grotte. Marie sortit les allumettes pour allumer un feu.
« Non ! cria Samuel, tu veux vraiment nous faire repérer ?
- Mais nous sommes à des kilomètres de toute habitation ! Et cachés par les bois et les parois de la grotte ! protesta la jeune fille.
- Je ne veux courir aucun risque, Louvine. J’ai échappé de peu à l’enfer mais mon père n’a pas eu cette chance…
- Appelle-moi Marie! rectifia-t-elle, Louvine, je ne sais même pas d’où ça vient. »
A tâtons, elle sortit deux pommes de son sac et en tendit une à son compagnon qui se jeta dessus avec frénésie. Ils mangèrent en silence pendant quelques minutes, puis la jeune fille se mit à trembler de tous ses membres, sentant sa gorge se serrer.

« J’ai peur…
- Bienvenue en enfer, Marie ! murmura Samuel d’un ton amer. Que t’a dit ton père ?
- De l’attendre ici trois jours.
- Et s’il ne revient pas ?
- Il reviendra ! cria-t-elle et Samuel baissa les yeux.
- Quel âge as-tu ?- Seize ans. Et toi?- Dix-neuf ans. Mais j’ai l’impression d’être un vieillard. Mes seize ans sont si loin… Je suis épuisé ! Dormons, on avisera demain. »
Ce fut le soleil qui réveilla Marie le lendemain matin. Le brouillard s’était dissipé et le calme de la forêt était si apaisant… Elle se tourna et sursauta. Samuel avait allumé un petit feu. En utilisant des ustensiles trouvés au fond de la grotte, il avait préparé un peu de chicorée.
«Bonjour ! murmura-t-elle.
-Bonjour. Avec beaucoup d’imagination, on a l’impression de boire du café. Ca réchauffe. Tu en veux ?»

Elle prit la tasse qu’il lui tendait et but avidement.
«Tu es réveillé depuis longtemps ?
- Je dors très peu depuis trois ans…
- Raconte-moi.
- Qu’y a-t-il à raconter ? L’été de mes seize ans, on nous a obligés à porter l’étoile jaune. Ma mère était musicienne, elle a préféré partir pour Londres mais mon père a refusé de fuir son pays. Il a cru qu’en obéissant à tout, rien ne lui arriverait. Quelle naïveté! Comme il enseignait la musique aux enfants d’un dignitaire nazi, on a été tranquille pendant un an et demi. Mais il y a eu plusieurs tentatives d’assassinat contre Hitler en 1943. Le protecteur de papa était proche de certains comploteurs. J’ai échappé à l’arrestation grâce à un majordome qui faisait partie de la résistance. Mais mon père a été déporté…
- Déporté? Où? Pourquoi?
- Soi disant dans un camp de travail. Mais nul n’en sait plus. A part des bruits qui courent…
- Des bruits?
- Que les juifs déportés sont fusillés. »
Elle frémit.
« C’est impossible…
- Et pourtant c’est ce qui se dit. »
Ils attendirent Max Baron pendant trois jours, alternant des périodes où ils parlaient à bâtons rompus de livres et de musique, et d’autres où ils restaient plongés dans un silence de plomb, rongés par l’angoisse. Le matin du troisième jour, Marie se réveilla frissonnante en voyant son compagnon debout. Prêt à partir.« Nous ne pouvons pas attendre davantage Marie. Tu le sais. »Elle sentit une larme rouler sur sa joue mais elle savait au fond d’elle qu’il avait raison.

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