Les instructions accompagnant les
papiers de Marie étaient brèves : ils devaient retrouver à Paris «
oncle Jacques » qui les aiderait à gagner Londres. Leurs
faux-papiers étaient au même nom, et la jeune fille pensa que son
père avait sans doute prévu leur fuite depuis bien longtemps.
Les « frère et sœur » Marie et Jean-Baptiste Barnier se
mirent en route pour la capitale. Il était dix heures
lorsqu’ils atteignirent la gare de Roanne. «J.B.» comme elle
l’appelait, attendit sur un banc pendant qu’elle se
chargeait de l’achat des billets. Tandis qu’elle
rangeait sa monnaie, elle observa la foule autour d’elle et
se rendit compte que régnait une certaine agitation. Des soldats de
la Wehrmacht se regroupaient un peu partout, sans vraiment prêter
attention à ce qui se passait autour d’eux. Quelqu’un
l’attrapa soudain par l’épaule pour la faire
pivoter.
« Marie ? C’est bien toi ?
- Philippe ? balbutia l’adolescente, anxieuse de reconnaître
son soupirant maintes fois éconduit.
Le jeune homme au visage mal rasé se pencha vers elle, un sourire
un peu malsain aux lèvres.
- Que fais-tu là, Marie ? Sais-tu ce qui s’est passé au
village ? Forcément, puisque tu cherches à
t’enfuir…»
Elle recula d’un pas. Le mur du guichet heurta son dos.

« Je n’étais pas au village, Philippe, murmura-t-elle, avec
anxiété. Dis-moi…
- Ton père s’est suicidé juste avant l’arrivée des
miliciens. Tu es seule, maintenant Marie. À moins que…
Ferais-tu aussi partie d’un de ces réseaux ?»
Il cracha le dernier mot avec tant de mépris que la jeune fille
l’aurait giflé si son cerveau n’avait pas été
anesthésié par ses premières paroles.
«Papa… Papa est mort…
- Et le père Bernard et Pierre Matthieu aussi. Ils ont été pendus
après avoir dénoncé ton père. Mais maintenant que je te tiens, tu
ne feras plus la fine bouche avec moi, n’est-ce pas ?»
Il l’attrapa par le bras et elle se dégagea d’un geste
sec.
«Si tu hurles, Marie Baron, je te dénonce aux membres de la milice
qui patrouillent là bas.»
La mort dans l’âme, elle se laissa entraîner derrière les
bâtiments de la gare, sans remarquer Samuel qui les suivait à
distance. Philippe ne se rendit compte de rien, trop occupé à
déboutonner le corsage de sa victime tout en lui susurrant des
horreurs à l’oreille.
En quelques instants, ils parvinrent sur un terrain vague. Il la
jeta contre un talus, se vautrant sur elle et tentant de retrousser
sa robe.

Etouffée de sanglots, Marie se débattait désespérément, écrasée
sous le poids de la brute quand Philippe s’effondra sur elle
comme un poids mort. Le corps fut soulevé et projeté sur le côté.
Samuel, les traits crispés par la colère, lâcha le couteau
ensanglanté qu’il tenait à la main pour tomber à genoux à
côté d’elle.
«Tu n’as rien ?»
Sans pouvoir prononcer un mot, elle s’effondra dans ses bras,
pleurant toutes les larmes de son corps. Il la berça contre lui
quelques minutes avant de la secouer doucement.
«Viens Marie… Viens… On ne peut rester ici… Si
on nous trouve là, ç’en est fini de nous…
Reprends-toi…»
Avec des gestes tendres, il l’aida à rajuster ses vêtements
et la prit par la main pour l’entraîner vers leur train. Le
contrôleur s’étonna des larmes de la «jolie
demoiselle»:
«Nous venons d’apprendre la mort de notre grand-mère,
monsieur !» expliqua le jeune homme, le cœur battant.
Le fonctionnaire touché les laissa grimper dans le wagon.
«Ça va aller Marie, murmura-t-il, la serrant contre lui tandis
qu’elle reprenait ses esprits. Ça va aller…»
Elle s’endormit sur son épaule et ne se réveilla qu’à
l’arrivée à Paris, en fin de journée.

Désorientés, les jeunes gens quittèrent la gare de Lyon et se
réfugièrent sur un banc du jardin des Plantes, de l’autre
côté de la Seine.
«Où devons-nous aller ? s’enquit Samuel.
- Rue Monge. C’est juste derrière mais…
- Marie, coupa le jeune homme. Si ce salaud a raison, et que les
amis de… De ton père ont parlé… Peut-être que
l’adresse n’est plus sûre…»
La jeune fille baissa la tête.
«Je pensais à la même chose… Ma mère avait un petit frère.
Je ne l’ai pas vu depuis quatre ou cinq ans mais je lui écris
au Nouvel An, et il n’a jamais oublié mon anniversaire. Il
habite rue Mouffetard avec sa femme Maud. C’est juste à côté
de la rue Monge.»
Ils se regardèrent, hésitants, puis Marie se décida.«Nous devons
tenter quand même Samuel… Rien ne dit que mon oncle sera là,
ni qu’il pourra nous aider à retrouver ta mère!»Peu
convaincu, il opina de la tête et se leva.
«Viens alors! Le jour baisse. On va avoir l’air
suspect!»
Ils marchèrent en silence une dizaine de minutes. Alors que la
jeune fille s’apprêtait à traverser la rue pour rejoindre
l’immeuble, brutalement, Samuel l’attira contre lui et
l’embrassa avec fougue.

Elle se raidit un peu. Il enfonça son visage dans son cou en
chuchotant :
«Il y a une seule fenêtre éclairée dans cet immeuble, Marie.
Quelqu’un observe la rue en se dissimulant derrière le
rideau. Je n’aime pas ça ! Pends-toi à mon cou !»
Marie frissonna et obéit, avant de glisser sa main dans celle de
son compagnon. Ils jouèrent cette petite comédie jusqu’à être
hors de vue de l’immeuble mais la jeune fille ne lâcha pas la
main de Samuel. Sans dire un mot, ils gagnèrent la rue Mouffetard.
Elle sonna à la porte.
«Qu’est-ce que c’est ?
- Je cherche mon oncle, Armand Videaulx ! répondit-elle au
concierge qui les observait d’un air suspicieux. Il se
radoucit et désigna l’escalier du menton.
- Dernier étage.»
Un homme d’une quarantaine d’années leur ouvrit et
laissa échapper un immense soupir de soulagement en reconnaissant
sa nièce. Il la serra contre lui à l’étouffer avant de les
laisser entrer.
«Marie ! Samuel ! Maud, ils sont là !»
Pendant qu’ils dégustaient un bon repas, il leur expliqua que
la rue Monge avait été investie par la Gestapo après les aveux du
curé, mais Max Baron avait donné l’alerte assez tôt. Armand
leur confirma aussi les paroles haineuses de Philippe.
«Je suis désolée pour ton père, Marie. Mais il y une bonne nouvelle
au milieu de tant de malheurs. Cette nuit, les américains ont
débarqué en Normandie. La fin de l’Occupation est proche!
Vous allez rester ici le temps que les Ricains fassent le ménage
puis Samuel retrouvera sa mère à Londres. On va la faire prévenir
pour la rassurer.»
Ils restèrent dissimulés chez Armand et Maud pendant plusieurs
semaines, confinés dans le petit appartement.

Ils apprirent ainsi l’histoire du réseau qui avait sauvé tant
de juifs des rafles depuis le début de la guerre, ce qui
permettrait bien plus tard à Armand, Max Baron et tant
d’autres d’être reconnus parmi les Justes
d’Israël. Sans se l’avouer consciemment, l’un
comme l’autre ne supportait cette réclusion forcée que parce
qu’ils étaient ensemble.
Enfin, le bruit des bombes, le cri infernal des sirènes
d’alarme, l’anxiété qui suintait de tous les murs de
Paris, furent effacés par ce seul cri repris par des centaines de
voix «les Américains !»Ivres de joie et de liberté, ils se
précipitèrent dehors pour participer eux aussi à l’accueil
délirant fait aux chars alliés, respirant avec délice l’air
saturé d’humidité et d’odeur de poudre, acclamant la 2e
DB de Leclerc sur les Champs-Elysées.
«Je vais pouvoir retrouver ma mère.» murmura soudain Samuel. Sa
compagne se figea.Et c'est là, sur ce trottoir, face à ces troupes
américaines qui fascinaient la foule avec leurs blue-jeans et leurs
chewing-gums qu'ils se regardèrent, conscients que quelque chose
prenait fin.Marie fit un premier pas, Samuel un second.
«Viens avec moi !»
«Je pars avec toi !»

Les deux cris avaient fusé simultanément. Un sourire fleurit sur
leurs lèvres avant qu’ils ne s’enlacent
tendrement.
Quelque chose venait de commencer.
Vitrine du forum du même nom, CritiSims va vous le présenter et
vous tenir au courant de son actualité.
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