Prenant ma fille par la main, je la déposai dans la maison et me dirigeai vers celle de mon docteur infidèle bien décidé à lui débiter tout ce que je pensais de lui. La porte étant ouverte, je m'empressai de rentrer et de monter l'escalier, comme s'il m’était familier. Entendant du bruit dans la chambre de Raphaël, je me permis de rentrer. Avec effroi, je vis le docteur agenouillé prés de son fils inanimé, ensanglanté avec un fusil à côté.

Hurlant, je redescendis en courant. Puis sortant sans me retourner, j'allai chercher ma fille, l'engouffrai dans ma voiture avant de démarrer hâtivement. Je roulai le plus vite possible avec la fuite comme seul objectif.

Trop fatiguée pour être aux aguets, je ne
remarquai pas que la route se courbait. Je ne sentais pas non plus
ma voiture se désengager du chemin tracé. Subitement,
j'eus l'impression d’être suspendue dans le vide. Une
impression qui ne dura que quelques millisecondes pendant
lesquelles j'eus quand même le temps d'avoir une
pensée pour ma chère petite à qui
j'abrégeai injustement l’existence par ma
négligence. Puis ce fut le néant, je sombrai dans
l‘inconscience.
Lentement je revins à moi, je perçus le doux contact
d'un drap propre sur ma joue, j'entendis murmurer, j'ouvris les
yeux et je le vis.
En reconnaissant le meurtrier, je me remis
désespérément à hurler.
«-Du calme chuchota Raphaël ce n'est qu'un stupide
malentendu et je pense qu'il est temps de t'expliquer.»
Comment être calme quand on se trouve en face d'un homme
coupable d’infanticide!
La porte au fond de la pièce s'ouvrit et je vis Manon
entrer. J'aurai dû m'en douter, la Manon que je
connaissais était tout l'opposée d'une fragile
déprimée. Qu'avait-ils fait de la vrai Manon?
L'avait-ils tuée elle aussi? Avaient-ils
déposé un piége sur la routes? J'aurai du me
méfier, tant de choses clochaient depuis mon
arrivée...
Quand la fausse Manon arriva près de mon lit, elle
dit:
-Nous avons tout fait pour retarder le moment où nous
serions obligés de tout vous dévoiler. Mais mon
frère a raison, il est temps maintenant.
Son frère? Je ne comprenais pas, peu importait ce
qu'ils devaient me dire, je voulais juste voir ma fille...Mon
voeu fut exaucé la seconde d'après car je vis
Angéla entrer en disant « Je suis là
maman». Je manquais de défaillir remarquant
qu’elle était suivie d’Angelo.
"-Angelo! Criai-je tu es vivant!
-Non il est mort répondit ma fille et moi aussi...
Ma première réaction fut le déni. Je me levai
brusquement, et poussai ma fille vers la porte.
-Ce n'est pas vrai Angéla, tu m’entends, ils t'ont
menti! Ils sont fous et sans doute dangereux. Vite il faut sortir
d'ici!" criai-je affolée.

Raphaël se colla contre la porte et me dit tout
doucement:
«-Personne ne quittera cette pièce, pas avant que vous
n'ayez compris...Je suis désolé Elise mais nos
enfants ont raison. Ils sont morts, et nous aussi
Elise.»
Je m’arrêtai comme anesthésiée,
paralysée par la peur, je le laissais continuer. Il parla
longuement, expliqua qu’il était le frère de
Manon, qu’il était décédé trois
ans plus tôt le même jour qu’Angelo dans des
circonstances que je connaissais. Il n’avait jamais
tué son fils, c’était un accident, il
n’en voulait pas à Manon mais uniquement au
destin.
«-Quand on est vivant, continua-t-il nous pensons que le
temps est permanant, que seul notre monde est réel. Mais
lorsque nous mourons nous entrons dans une nouvelle dimension.Un
monde fait pour nous, uniquement pour nous, même s'il arrive
que plusieurs personnes se retrouvent dans la même dimension.
Le temps s'écoule différemment, il n'est plus
linéaire mais devient cyclique et se répète
incessamment. Ainsi tous les jours nous revivons les derniers
instants de notre vie et les premiers de notre mort, ou
plutôt de notre entrée dans notre nouveau microcosme.
Vous êtes entrés dans le notre après votre
accident. N'avez vous pas remarqué que les choses se
répétaient depuis votre arrivée? Ne vous
êtes vous pas demandé comment il était possible
de sortir sans blessures de cet accident de voiture?»
Je tremblais, je ne parvenais pas à les croire, je ne
voulais pas les croire... Je regardai Raphaël, qui avait
finalement l'air plus désolé que
malinttentioné. Je voulais qu'ils me disent qu'ils
plaisantaient, que j'étais en train de rêver, que
j'allai me réveiller.
Puis enfin je compris qu'ils ne m’avaient pas menti:
l'accident qui que nous revivions tous les soirs, la nourriture qui
semblait se régénérer, le
téléphone qui avait cessé de fonctionner,
Manon qui…Manon! Que faisait-elle ici? N’était
elle pas sensée vivre? M’accrochant à cette
incohérence qui me rendait l’espoir, je
soufflai:
-Et toi Manon? Dis moi que ce n’est pas vrai. Tu es vivante
Manon, que ferait tu ici?
La jeune fille me regarda d’un air ennuyé
-Je me suis suicidé, avant votre arrivée, je
n’arrivais plus à supporter, je n’arrivais plus
à vivre après les avoir vu mourir. Je ne me suis
jamais remise…Je sais que j’étais
égoïste envers ma marraine, mais au moins elle pourra
s’occuper de sa famille maintenant. Avant de m’injecter
la substance qui devait me tuer, je les ai appelé. Ils
étaient présents quand je suis passée de
l’autre côté, et c’est peut-être
pour cela que suis entrée dans leur dimension cet
après-midi là. De la même façon que nous
vous avons vu arriver…
J’avais la réponse à ma question, sans dire un
mot, je sortis sur le balcon. Tremblante, je devais me rendre
à l’évidence. Angéla fut la
première à venir me rejoindre et je m’excusai
car par ma faute jamais elle ne grandirai.
«-Ce n’est pas grave maman, me
répondit-elle.Maintenant nous sommes en vacances pour
toujours.
Puis ce fut Raphaël qui vint et me chuchota:
«-Excuse moi de t’avoir laissé dans
l’ignorance. Je voulais éviter que vous soufriez comme
moi lorsqu’enfin j’ai compris…Je voulais
d’abord que tu te sentes bien ici…Le plus dur pour
nous est de ne pas avancer, de perpétuellement tout
recommencer. Mais à cinq nous nous habituerons.»
Manon descendit sur la plage avec les enfants, les voyant
s’éloigner en riant, je me résignais. Je
regardais Raphaël, et lui chuchotai que nous aurions
l’éternité pour nous aimer
désormais.


