Concours de Nouvelles [Mars / avril 2009]

Nouvelles printanières [2009]  (Concours de Nouvelles [Mars / avril 2009]) posté le vendredi 01 mai 2009 08:35

Un concours de nouvelles a été organisé par Critisims sur 2 mois. En mars lancement du thème et constitution des équipes. En avril publication des textes.

Les participants au concours devaient rédiger une nouvelle inédite commençant par les phrases suivantes:
Le brouillard se levait à peine dans cette aube matinale. Il était resté debout contre le carreau de la fenêtre.
La nouvelle pouvait appartenir à n'importe quel genre (thriller, fantastique, historique, romantique...)

Les textes ne devaient comporter que 15.000 signes au maximum (espaces compris).

La participation pouvait être couplée (1 personne pour les textes/1 personne pour les images).

 

Les trois nouvelles gagnantes de ce concours sont :

1 - The long goodbye (Maé / Enaya)

2 - Ad vitam Aeternam ( Koelia / Lindsaydole)

3 - A la prochaine averse ( finette88)

Les votes ont été jusqu'au bout extrêmement serrés, et nous avons cru à de multiples égalités jusqu'à la dernière minute.

Les autres nouvelles candidates étaient  :

- La Danthienne (Isis)

- Sombres racins (Nennvial)

- Souvenirs (C'ian)

- En attendant la pluie (Rose)

- PC : Politiquement Correct (SheZeve)

- While you were sleeping (Zohus / Nienna)

- A petit feu (Akura)

- Isis ou pas (Wanabouh)

Toutes ces nouvelles sont lisibles dans les archives de Critisims. Beaucoup de leurs auteurs ont également choisi de les publier sur leurs blogs si vous souhaitiez en découvrir les textes.

 

Bravo à tous les candidats et aux lauréates (y a que des filles !)

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The long goodbye [Maé / Enaya]  (Concours de Nouvelles [Mars / avril 2009]) posté le vendredi 01 mai 2009 08:43

Textes Maé / Illustrations Enaya


Le brouillard se levait à peine dans cette aube matinale. Il était resté debout contre le carreau de la fenêtre.



Et moi je faisais semblant de dormir.
C'est fou toute la concentration qu'il faut pour paraître détachée, alors qu'en fait, c'est exactement l'inverse. Pour faire comme si de rien n'était, alors qu'on sait qu'un monde vient de s'arrêter de tourner, que la nuit est finie. Remarquez, j'aurais pu tout aussi bien me lever et arpenter la pièce, il ne m'aurait déjà plus vue.

Il était déjà ailleurs, et moi j'étais déjà dehors. Avec un petit sourire, je ramassai mes affaires, et remarquai sur le bureau une partition achevée. Achevée la partition, achevée la nuit, achevée ce nous de quelques semaines. Le temps d'une chanson, le temps d'être sa muse, de contribuer à son œuvre, et de s'en aller. J'étais prévenue. Je savais. Elles étaient des millions à l'aduler, à rêver de passer la nuit avec lui, apprenant l'amour sur des posters. Et moi j'avais eu cette chance. Je n'avais aucun regret.



Bien sûr je m'étais attachée, juste un peu trop. Bien sur, j'aurais mal dans quelques instants, en passant le pas de sa porte.
Mais je ne pleurerai pas.  Moi je pars en mer en sachant déjà quand arrivera mon naufrage. Pourtant ça ne m'empêche pas de lever les voiles. Juste pour vivre intensément le laps de temps qui s'écoulera entre la terre ferme et le fond de la mer.
Lui ne bougeait pas d'un millimètre. Je ne me faisais aucune illusion. Il n'esquisserait aucun geste pour me retenir.
Je photographiai mentalement chaque élément de la pièce, revoyant des fantômes de nous danser partout, comme autant de flashs dans ma mémoire.



La rencontre, dans une réception guindée et bondée. Nous étions des centaines, je n'ai vu que lui. J'avais soudainement très envie de mettre au placard tous mes discours sur l'indépendance. J'étais déjà conquise. Mais j'ai joué le jeu. Je me souviens de la cours qu'il m'a faite, sans me laisser aucune illusion, avec une franchise désarmante.

Les règles du jeu établies, première nuit d'amour. Sa bouche, son canapé, ses mains...Mes réveils auprès de lui.

Mes nuits blanches, plus belles encore que mes journées ensoleillées. Nos confidences, que je considérais comme preuve que je n'étais pas qu'un corps de plus dans son lit. Vous savez bien, l'éternel mythe de la femme rédemptrice, celle qui change tout, et apporte enfin de la lumière.

Les refrains et les semaines s’enchainaient et je crois que je me suis plu à espérer que mon détachement avait payé et que j'étais devenue une exception. Mais j'avais donné bien plus que je ne le pensais, et il avait tout pris, sans jamais rien me rendre.

Tour à tour amoureux et fuyant, tendre et agacé, j'ai vu la partition se dérouler en même temps que nos soirées se faisaient moins belles. 
Mais je ne pleurerai pas. Parfois le seul assassin c'est le destin.
Mais, même lui il ne me fait plus rien. Et parce que tout me lasse, je n'ai plus besoin de rien. Juste de me retrouver. Et de repasser ce film dans ma tête, sans tragédie. Parce que mon seul but est d'avancer, encore et toujours. Me foutre des faibles, du point de non retour, continuer, toujours et encore. Pourquoi pas plus vite ? Pourquoi pas plus fort ? C'est la seule chose qu'il m'aura apprise.


Je me rhabillai, maladroitement, ayant envie de fuir, le plus vite possible, mais soulagée que l'agonie se termine enfin.



Devrais-je lui dire quelque chose avant de partir ? Un dernier baiser ? Une dernière étreinte ? Il fallait que je nous achève de la plus belle des manières.
De la plus simple aussi. Comme quelque chose d'immuable qui se produit enfin.

Mes yeux se reposèrent sur la partition, et je sus ce que je devais faire. Je fouillai dans mon sac, et attrapai la première chose qui me vint dans la main...Un tube de rouge à lèvres... M'autorisant le seul luxe de laisser une trace dans la vie de celui qui demain me remplacerait déjà, j'écrivis trois petites lettres, significatives de nous et du reste...



Parce que tel est mon début, je traçais sur cette page le mot FIN.

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Ad vitam aeternam [Koelia / Lindsay Dole]  (Concours de Nouvelles [Mars / avril 2009]) posté le vendredi 01 mai 2009 08:47

Textes Koelia / illustrations Lindsay Dole

 


 


Le brouillard se levait à peine dans cette aube matinale. Il était resté debout contre le carreau de la fenêtre.
« C’était il y a soixante ans aujourd’hui, Marie. Te souviens-tu ? »
Elle vint se blottir dans son dos.

« Comme si c’était hier ! » murmura-t-elle, laissant les souvenirs affluer dans son esprit.

*

*    *

3 juin 1944


Ce sale type ne comprenait décidément ce que «non» signifiait ! Fou de rage, Philippe Vilaire se tenait la joue encore rouge de la gifle qu’il venait de recevoir en regardant celle qu’il convoitait s’éloigner.

« Marie ! »
La jeune fille juchée sur son vélo sursauta et tourna son guidon vers l’église. Le père Bernard l’appelait avec de grands gestes. Etonnée, elle appuya sa machine sur un contrefort de la vieille église et s’avança vers le prêtre.

« J’ai une lettre pour ton père, Marie Baron ! Elle a été laissée ici par erreur par le facteur.»
L’adolescente suivit le curé dans le presbytère et prit la lettre lorsqu’ils entendirent un coup de feu. Le prêtre blêmit et courut vers l’intérieur de l’église, suivi par Marie qui resta dans l’ombre.
Un second coup de feu retentit. Marie retint un hurlement en pressant ses mains contre sa bouche, le cœur au bord des lèvres. Devant l’autel un groupe de miliciens encadrait Pierre Matthieu l’ami de son père, et ses deux fils étaient étendus par terre. L’un hurlait, le genou brisé, l’autre gisait étendu face contre terre tandis que la tâche de sang entre ses omoplates allait en s’élargissant. 
« Sors par la sacristie ! » murmura le prêtre avant de s’avancer.

La jeune fille obéit, en état de choc, serrant contre elle la lettre pour son père. Silencieusement, elle enfourcha sa bicyclette, et  pédala de toutes ses forces vers la ferme.
« Papa ! » hurla-t-elle en déboulant dans la cour.
Le paysan sortit en hâte de l’écurie et reçut sa fille unique dans ses bras grands ouverts.
Elle était secouée de sanglots. Il lui fallut quelques minutes pour se ressaisir. En quelques mots, elle résuma ce qui s’était passé. Max Baron frémit. Si le curé et Matthieu étaient pris, il tomberait rapidement. Tout dépendrait de leur résistance à la torture… Et Marie… Non ! Il avait juré à sa femme défunte de la protéger…
« Marie, calme-toi ! Tu vas monter prendre le sac noir sous ton armoire et y mettre des vêtements pour quelques jours. Dedans il y a de faux papiers pour toi. Va au cabanon des Matthieu, tu y trouveras un jeune gars, Samuel Bachman. Un juif qui a fui l’Allemagne et que nous devions faire passer en Angleterre pour rejoindre sa mère. Pour qu’il te fasse confiance tu dois te présenter à lui comme Louvine.»
La jeune fille écarquilla les yeux, comprenant enfin ce qui se passait en réalité.

« Dans la lettre du curé il y avait ses papiers. Bref, vous devez quitter cet endroit et m’attendre dans la grotte du Gersan. Tu y trouveras des vivres. Il y a des instructions avec tes papiers. Si dans trois jours je ne vous ai pas rejoints, partez !
- Mais papa…
- Marie ! Tu n’as pas de temps à perdre ! »
Il la serra fort contre lui avant de la pousser vers l’escalier.
Comme dans un cauchemar, l’adolescente obéit à son père et partit en courant à travers bois. Des nappes de brouillard rendaient l’atmosphère lugubre et elle trébucha plusieurs fois avant d’atteindre le cabanon à moitié en ruines. Elle poussa doucement la porte et fouilla la pénombre des yeux. Dans un coin de la pièce, elle avisa une silhouette recroquevillée et s’avança doucement. L’inconnu dormait. Elle observa quelques instants son visage aux traits fins avant qu’il n’ouvre les yeux.

Sa réaction fut fulgurante. Sans un bruit, il bondit sur elle, le regard fou. Les traits déformés par la colère et la haine. Il enserra ses mains autour de son cou.
« Niemals ! Je n’y retournerai pas ! Plutôt crever ici !»
Elle se débattit avec force jusqu’à ce qu’il réalise que son « ennemi » n’était qu’une adolescente à peine plus jeune que lui. Il la lâcha brusquement, essayant de reprendre ses esprits.
« Ça ne va pas bien? siffla-t-elle en reprenant sa respiration.
- Désolé ! murmura-t-il, qui es-tu ?- Mon père m’a dit de me présenter à toi comme Louvine… Tu es bien Samuel ?
- Où est-il ?
- Des miliciens sont arrivés au village…
- Il faut fuir ! lâcha le jeune homme effrayé en attrapant un havresac noir élimé.
- Papa m’a indiqué une autre planque, viens ! Le brouillard protège notre fuite. »
Elle l’attrapa par la main et l’entraîna à travers bois. La nuit était complètement tombée quand ils parvinrent enfin dans la grotte. Marie sortit les allumettes pour allumer un feu.
« Non ! cria Samuel, tu veux vraiment nous faire repérer ?
- Mais nous sommes à des kilomètres de toute habitation ! Et cachés par les bois et les parois de la grotte ! protesta la jeune fille.
- Je ne veux courir aucun risque, Louvine. J’ai échappé de peu à l’enfer mais mon père n’a pas eu cette chance…
- Appelle-moi Marie! rectifia-t-elle, Louvine, je ne sais même pas d’où ça vient. »
A tâtons, elle sortit deux pommes de son sac et en tendit une à son compagnon qui se jeta dessus avec frénésie. Ils mangèrent en silence pendant quelques minutes, puis la jeune fille se mit à trembler de tous ses membres, sentant sa gorge se serrer.

« J’ai peur…
- Bienvenue en enfer, Marie ! murmura Samuel d’un ton amer. Que t’a dit ton père ?
- De l’attendre ici trois jours.
- Et s’il ne revient pas ?
- Il reviendra ! cria-t-elle et Samuel baissa les yeux.
- Quel âge as-tu ?- Seize ans. Et toi?- Dix-neuf ans. Mais j’ai l’impression d’être un vieillard. Mes seize ans sont si loin… Je suis épuisé ! Dormons, on avisera demain. »
Ce fut le soleil qui réveilla Marie le lendemain matin. Le brouillard s’était dissipé et le calme de la forêt était si apaisant… Elle se tourna et sursauta. Samuel avait allumé un petit feu. En utilisant des ustensiles trouvés au fond de la grotte, il avait préparé un peu de chicorée.
«Bonjour ! murmura-t-elle.
-Bonjour. Avec beaucoup d’imagination, on a l’impression de boire du café. Ca réchauffe. Tu en veux ?»

Elle prit la tasse qu’il lui tendait et but avidement.
«Tu es réveillé depuis longtemps ?
- Je dors très peu depuis trois ans…
- Raconte-moi.
- Qu’y a-t-il à raconter ? L’été de mes seize ans, on nous a obligés à porter l’étoile jaune. Ma mère était musicienne, elle a préféré partir pour Londres mais mon père a refusé de fuir son pays. Il a cru qu’en obéissant à tout, rien ne lui arriverait. Quelle naïveté! Comme il enseignait la musique aux enfants d’un dignitaire nazi, on a été tranquille pendant un an et demi. Mais il y a eu plusieurs tentatives d’assassinat contre Hitler en 1943. Le protecteur de papa était proche de certains comploteurs. J’ai échappé à l’arrestation grâce à un majordome qui faisait partie de la résistance. Mais mon père a été déporté…
- Déporté? Où? Pourquoi?
- Soi disant dans un camp de travail. Mais nul n’en sait plus. A part des bruits qui courent…
- Des bruits?
- Que les juifs déportés sont fusillés. »
Elle frémit.
« C’est impossible…
- Et pourtant c’est ce qui se dit. »
Ils attendirent Max Baron pendant trois jours, alternant des périodes où ils parlaient à bâtons rompus de livres et de musique, et d’autres où ils restaient plongés dans un silence de plomb, rongés par l’angoisse. Le matin du troisième jour, Marie se réveilla frissonnante en voyant son compagnon debout. Prêt à partir.« Nous ne pouvons pas attendre davantage Marie. Tu le sais. »Elle sentit une larme rouler sur sa joue mais elle savait au fond d’elle qu’il avait raison.

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Ad vitam aeternam [Koelia / Lindsay Dole]  (Concours de Nouvelles [Mars / avril 2009]) posté le vendredi 01 mai 2009 08:56

Les instructions accompagnant les papiers de Marie étaient brèves : ils devaient retrouver à Paris « oncle Jacques » qui les aiderait à gagner Londres. Leurs faux-papiers étaient au même nom, et la jeune fille pensa que son père avait sans doute prévu leur fuite depuis bien longtemps.
Les « frère et sœur » Marie et Jean-Baptiste Barnier se mirent en route pour la capitale. Il était dix heures lorsqu’ils atteignirent la gare de Roanne. «J.B.» comme elle l’appelait, attendit sur un banc pendant qu’elle se chargeait de l’achat des billets. Tandis qu’elle rangeait sa monnaie, elle observa la foule autour d’elle et se rendit compte que régnait une certaine agitation. Des soldats de la Wehrmacht se regroupaient un peu partout, sans vraiment prêter attention à ce qui se passait autour d’eux. Quelqu’un l’attrapa soudain par l’épaule pour la faire pivoter.
« Marie ? C’est bien toi ?
- Philippe ? balbutia l’adolescente, anxieuse de reconnaître son soupirant maintes fois éconduit.
Le jeune homme au visage mal rasé se pencha vers elle, un sourire un peu malsain aux lèvres.
- Que fais-tu là, Marie ? Sais-tu ce qui s’est passé au village ? Forcément, puisque tu cherches à t’enfuir…»
Elle recula d’un pas. Le mur du guichet heurta son dos.

« Je n’étais pas au village, Philippe, murmura-t-elle, avec anxiété. Dis-moi…
- Ton père s’est suicidé juste avant l’arrivée des miliciens. Tu es seule, maintenant Marie. À moins que… Ferais-tu aussi partie d’un de ces réseaux ?»
Il cracha le dernier mot avec tant de mépris que la jeune fille l’aurait giflé si son cerveau n’avait pas été anesthésié par ses premières paroles.
«Papa… Papa est mort…
- Et le père Bernard et Pierre Matthieu aussi. Ils ont été pendus après avoir dénoncé ton père. Mais maintenant que je te tiens, tu ne feras plus la fine bouche avec moi, n’est-ce pas ?»
Il l’attrapa par le bras et elle se dégagea d’un geste sec.
«Si tu hurles, Marie Baron, je te dénonce aux membres de la milice qui patrouillent là bas.»
La mort dans l’âme, elle se laissa entraîner derrière les bâtiments de la gare, sans remarquer Samuel qui les suivait à distance. Philippe ne se rendit compte de rien, trop occupé à déboutonner le corsage de sa victime tout en lui susurrant des horreurs à l’oreille.
En quelques instants, ils parvinrent sur un terrain vague. Il la jeta contre un talus, se vautrant sur elle et tentant de retrousser sa robe.

Etouffée de sanglots, Marie se débattait désespérément, écrasée sous le poids de la brute quand Philippe s’effondra sur elle comme un poids mort. Le corps fut soulevé et projeté sur le côté. Samuel, les traits crispés par la colère, lâcha le couteau ensanglanté qu’il tenait à la main pour tomber à genoux à côté d’elle.
«Tu n’as rien ?»
Sans pouvoir prononcer un mot, elle s’effondra dans ses bras, pleurant toutes les larmes de son corps. Il la berça contre lui quelques minutes avant de la secouer doucement.
«Viens Marie… Viens… On ne peut rester ici… Si on nous trouve là, ç’en est fini de nous… Reprends-toi…»
Avec des gestes tendres, il l’aida à rajuster ses vêtements et la prit par la main pour l’entraîner vers leur train. Le contrôleur s’étonna des larmes de la «jolie demoiselle»:
«Nous venons d’apprendre la mort de notre grand-mère, monsieur !» expliqua le jeune homme, le cœur battant.
Le fonctionnaire touché les laissa grimper dans le wagon.
«Ça va aller Marie, murmura-t-il, la serrant contre lui tandis qu’elle reprenait ses esprits. Ça va aller…»
Elle s’endormit sur son épaule et ne se réveilla qu’à l’arrivée à Paris, en fin de journée.

Désorientés, les jeunes gens quittèrent la gare de Lyon et se réfugièrent sur un banc du jardin des Plantes, de l’autre côté de la Seine.
«Où devons-nous aller ? s’enquit Samuel.
- Rue Monge. C’est juste derrière mais…
- Marie, coupa le jeune homme. Si ce salaud a raison, et que les amis de… De ton père ont parlé… Peut-être que l’adresse n’est plus sûre…»
La jeune fille baissa la tête.
«Je pensais à la même chose… Ma mère avait un petit frère. Je ne l’ai pas vu depuis quatre ou cinq ans mais je lui écris au Nouvel An, et il n’a jamais oublié mon anniversaire. Il habite rue Mouffetard avec sa femme Maud. C’est juste à côté de la rue Monge.»
Ils se regardèrent, hésitants, puis Marie se décida.«Nous devons tenter quand même Samuel… Rien ne dit que mon oncle sera là, ni qu’il pourra nous aider à retrouver ta mère!»Peu convaincu, il opina de la tête et se leva.
«Viens alors! Le jour baisse. On va avoir l’air suspect!»
Ils marchèrent en silence une dizaine de minutes. Alors que la jeune fille s’apprêtait à traverser la rue pour rejoindre l’immeuble, brutalement, Samuel l’attira contre lui et l’embrassa avec fougue.

Elle se raidit un peu. Il enfonça son visage dans son cou en chuchotant :
«Il y a une seule fenêtre éclairée dans cet immeuble, Marie. Quelqu’un observe la rue en se dissimulant derrière le rideau. Je n’aime pas ça ! Pends-toi à mon cou !»
Marie frissonna et obéit, avant de glisser sa main dans celle de son compagnon. Ils jouèrent cette petite comédie jusqu’à être hors de vue de l’immeuble mais la jeune fille ne lâcha pas la main de Samuel. Sans dire un mot, ils gagnèrent la rue Mouffetard. Elle sonna à la porte.
«Qu’est-ce que c’est ?
- Je cherche mon oncle, Armand Videaulx ! répondit-elle au concierge qui les observait d’un air suspicieux. Il se radoucit et désigna l’escalier du menton.
- Dernier étage.»
Un homme d’une quarantaine d’années leur ouvrit et laissa échapper un immense soupir de soulagement en reconnaissant sa nièce. Il la serra contre lui à l’étouffer avant de les laisser entrer.
«Marie ! Samuel ! Maud, ils sont là !»
Pendant qu’ils dégustaient un bon repas, il leur expliqua que la rue Monge avait été investie par la Gestapo après les aveux du curé, mais Max Baron avait donné l’alerte assez tôt. Armand leur confirma aussi les paroles haineuses de Philippe.
«Je suis désolée pour ton père, Marie. Mais il y une bonne nouvelle au milieu de tant de malheurs. Cette nuit, les américains ont débarqué en Normandie. La fin de l’Occupation est proche! Vous allez rester ici le temps que les Ricains fassent le ménage puis Samuel retrouvera sa mère à Londres. On va la faire prévenir pour la rassurer.»
Ils restèrent dissimulés chez Armand et Maud pendant plusieurs semaines, confinés dans le petit appartement.

Ils apprirent ainsi l’histoire du réseau qui avait sauvé tant de juifs des rafles depuis le début de la guerre, ce qui permettrait bien plus tard à Armand, Max Baron et tant d’autres d’être reconnus parmi les Justes d’Israël. Sans se l’avouer consciemment, l’un comme l’autre ne supportait cette réclusion forcée que parce qu’ils étaient ensemble.
Enfin, le bruit des bombes, le cri infernal des sirènes d’alarme, l’anxiété qui suintait de tous les murs de Paris, furent effacés par ce seul cri repris par des centaines de voix «les Américains !»Ivres de joie et de liberté, ils se précipitèrent dehors pour participer eux aussi à l’accueil délirant fait aux chars alliés, respirant avec délice l’air saturé d’humidité et d’odeur de poudre, acclamant la 2e DB de Leclerc sur les Champs-Elysées.
«Je vais pouvoir retrouver ma mère.» murmura soudain Samuel. Sa compagne se figea.Et c'est là, sur ce trottoir, face à ces troupes américaines qui fascinaient la foule avec leurs blue-jeans et leurs chewing-gums qu'ils se regardèrent, conscients que quelque chose prenait fin.Marie fit un premier pas, Samuel un second.
«Viens avec moi !»
«Je pars avec toi !»

Les deux cris avaient fusé simultanément. Un sourire fleurit sur leurs lèvres avant qu’ils ne s’enlacent tendrement.
Quelque chose venait de commencer.

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A la prochaine averse [finette88]  (Concours de Nouvelles [Mars / avril 2009]) posté le vendredi 01 mai 2009 08:58



Le brouillard se levait à peine dans cette aube matinale. Il était resté debout contre le carreau de la fenêtre.
Il regardait le ciel grisâtre et ressentait l'air humide qui gonflait cette brume. Encore une journée triste et ennuyeuse à mourir s'annonçait. Il décolla son front glacé de la vitre et laissa son regard tomber sur son lit vide. Il ne pouvait cesser d'imaginer la fine silhouette de Sofia, allongée paisiblement à ses cotés. Il avait encore l'impression de voir la forme de son corps dans ses draps.
Il y avait un peu plus d'un an, un jour aussi gris que celui-ci, qu'elle était morte. Les routes étaient glissantes, ils venaient de se disputer, un chauffard avait brulé un feu. Il n'avait rien pu faire pour la sauver. Elle était partie alors qu'il allait lui faire sa demande en mariage, elle était partie et elle l'avait laissé seul avec son cœur brisé. Pourquoi avoir prit sa vie et épargné la sienne ?

Les semaines et les mois qui avaient suivi l'incident n'avaient été que tourmente. Lui qui était d'un naturel si joyeux avait perdu l'essence même de la joie. Il ne savait plus ce qu'était rire, ni même ce qu'était un simple sourire. Ses amis, à présent tous perdus ou presque, avaient tout tenté pour lui redonner goût à la vie mais sans résultat. A ses yeux, il était le seul responsable. Ils avaient beau lui dire qu'il n'était pas Dieu et que rien n'aurait pu empêcher sa mort, il aurait dû la sauver. Si seulement ils ne s'étaient pas disputés, si seulement il avait fait plus attention, si seulement il était revenu à lui plus rapidement. Si seulement.



Il se revoyait le visage ensanglanté contre le volant, le pars-brise entièrement craquelé. Sa vue était floue, il se sentait comme vidé de ses forces et lorsque la présence de Sofia lui était revenue à l'esprit, il était déjà trop tard. Il l'avait sortie de l'habitacle, l'exposant à une pluie que son veston tendu sur la portière peinait à filtrer. Sa respiration était difficile et son pouls faible. Ses côtes s'étaient brisées sous la force de l'impact et l'une d'entre elles avaient perforé un organe, provoquant une importante hémorragie interne. Il lui avait donné les premiers soins en attendant l'arrivée de l'ambulance mais elle s'était éteinte dans ses bras avant qu'elle n'arrive.

Envahit par ce fantôme et ces souvenirs, il finit par commettre une erreur médicale grave qui faillit coûter la vie de son patient. Il fut immédiatement placé en examen et, le temps que celui-ci amène ses conclusions, il fut temporairement suspendu de ses fonctions de médecin. A la rigueur, pensait-il, ce n'était pas plus mal. S'il avait été incapable de sauver la seule personne qu'il aimait vraiment, comment aurait il pu secourir les autres ? Son habilité à soigner avait été enterrée avec Sofia.

Depuis, il passait ses journées enfermé chez lui, ne sortant que pour faire de maigres courses où pour se rendre devant la commission d'enquête lorsque celle-ci le convoquait pour de plus amples investigations dans son passé médical, privé et psychologique. Mais aujourd'hui allait être une journée différente, une journée qui, bien qu'il l'ignorait encore, changerait le cours de son existence.

Il venait de quitter la supérette lorsque une pluie torrentielle s'abattit sur la ville. Il se dépêcha d'atteindre le trottoir pour siffler un taxi mais aucun véhicule ne lui prêta attention, le dépassant en soulevant des gerbes d'eau qui le trempèrent en un quart de seconde. Non loin de là, une jeune femme quitta son arrêt de bus, un parapluie à la main. Alors qu'il s'énervait à lever la main dans l'espoir d'arrêter une voiture jaune, elle le tendit au dessus de lui.



- Nous devrions nous mettre au sec, lui sourit-elle, il y a un petit café là-bas, continua-t-elle en l'indiquant du doigt.

Sentant le froid s'imprégner dans ses vêtements trempés et ne rêvant que d'un endroit bien chaud, il ne put refuser. Mais, même s'il ne se l'avoua pas tout de suite, c'était la beauté naturelle de la jeune femme qui l'avait poussé à accepter. Elle avait quelque chose de réconfortant.
Il s'assirent à la dernière table libre, les autres ayant été assaillies par tous ceux qui avaient eu, tout comme eux, la présence d'esprit de trouver un endroit à l'abris du mauvais temps. Il commanda un café et elle un chocolat chaud.

- Désolée de vous avoir abordé ainsi, je n'ai pas l'habitude d'importuner les gens. Mais vous aviez l'air si...perdu.
Il ne se vexa pas de sa remarque et prétexta être fatigué, surmené par son travail. Mais elle lut dans ses yeux qu'il mentait pour se protéger. Et il comprit rapidement qu'elle l'avait percé à jour. Mais ils continuèrent à discuter malgré tout, voulant préserver l'illusion d'une once de bonheur. C'est ainsi qu'ils commencèrent à se raconter leur vie idéale, jusqu'à ce que la pluie s'arrête.

- Et bien, je crois qu'il est temps de rentrer, dit-elle simplement, en quittant sa banquette.
- J'ai passé un agréable moment, dit-il en se levant lui aussi. Mais, je me rends compte que je ne connais même pas votre prénom.
- Lucille.
- Nous reverrons-nous Lucille ?
- A la prochaine averse, sourit-elle.
Et en un clin d'oeil, elle avait quitté le café.



Depuis ce jour, il guettait la moindre goutte. Et, étant en automne, les occasions ne manquaient pas.   C'était donc parapluie à la main, qu'il partait à sa rencontre. A chaque fois, elle l'attendait au café, à la table où ils avaient discuté pour la première fois. Des rencontres qui devinrent rapidement, comme une évidence, une douce  habitude. Ils se voyaient régulièrement et, petit à petit, s'apprivoisaient mutuellement. Si de l'extérieur on devinait la naissance d'un nouvel amour, eux se contentaient de leur relation fusionnelle, entraînés par le jeu de leurs mensonges.

Mais, au cours de l'une de ces journées de pluie qu'il guettait avec une impatience mal contenue, elle ne se présenta pas. Il l'attendit jusqu'à ce que l'établissement ferme, restant alors que l'averse avait cessé depuis plusieurs heures. Il avait demandé au barman s'il avait aperçu la jeune femme ou si elle lui avait laissé un message mais ce n'était pas le cas. Penaud, il était rentré chez lui, la tête remplie de questions. En avait-elle eu assez ? Etait-elle partie ? La reverrait-il ?

Le soleil brilla toute la semaine, faisant la joie des uns et le malheur des autres. Son malheur. Et lorsqu'il plut enfin, il était dimanche, jour de fermeture pour la plupart des commerces. Il courut néanmoins jusqu'au bistrot, dans l'espoir de l'y voir, appuyée contre un mur. Évidemment, il n'y avait personne, sinon quelques passants qui couraient entre les gouttes. Le lendemain, à la première heure, il revint. Le ciel était gris mais il ne pleuvait pas et, pourtant, elle était là, accoudée au bar. Des signes qui ne trompaient pas, des signes qui lui disaient que quelque chose clochait.
Il s'approcha d'elle, prêt à lui faire des reproches mais sa pâleur freina ses intentions.



- Que se passe-t-il Lucille ? Tu es malade, affirma-t-il.
- Livre moi ton histoire et je te dirai la mienne.

Elle n'eut pas besoin d'en dire plus pour qu'il comprenne ce qu'elle cherchait à lui dire.

- Je suis médecin, sur ce point là, je n'ai pas menti. Mais tout ne va pas aussi bien que je le prétend...

Il lui raconta tout, Sofia, l'accident, sa dépression et sa mise en examen. Il ne dissimula aucun détail. Dès lors qu'il s'était mis à nu, Lucille lui révéla être en attente d'un cœur, le sien menaçant de se mettre en grève comme elle aimait à le dire. Autant en rire que d'en pleurer, telle était se philosophie. Alors qu'elle finissait son récit, une légère sonnerie se fit entendre. Elle plongea la main dans son sac et en sortit un bippeur.

- Mon cœur est arrivé..., dit-elle simplement, les yeux toujours fixés sur le petit écran de l'appareil.

Si la nouvelle semblait ne pas l'atteindre, peut-être ne parvenait-elle pas à réaliser, elle n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd. Sans crier gard, il attrapa le poignet de sa "femme au parapluie" et l'entraîna à l'extérieur. S'il n'était pas parvenu à sauver Sofia, il sauverait Lucille !
La demoiselle s'était laissée faire sans un mot et était montée dans le taxi qu'il venait de siffler, direction l'hopital. Du café à la salle d'opération, plus une seule parole n'avait passé ses lèvres. Elle était comme paralysée. Lui, n'avait put que se résoudre à attendre.

Trois mois plus tard, la vie avait repris son cours. Lucille était dans une forme olympique, il était presque impossible de deviner par quelles étapes difficiles elle avait dû passer. Désormais, elle partageait l'existence d'un médecin à la carrière momentanément chamboulée. Elle l'avait rencontré au fruit du hasard, par un beau jour de pluie.

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